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Evidence-blues médecine



Médecine étiole -logique

Demain, nous manquerons de spécialistes, et c'est nous, généralistes qui seront au premier rang pour y pallier....
Après demain, les généralistes "leur" manqueront ....

Ainsi voilà notre "essor" tout droit dessiné .


Avec une bande d'extraordinaires psychopathes internautes, j'affronte ce matin mon marathon usuel. Je suis généraliste. Je ne suis plus rien si je ne le suis pas. Et le fait de l'être trop souvent et depuis trop longtemps m'a privé du reste.

Je retrouve Georges, Christian, Jean Benoit et les autres . J'écris tellement, j'écris si frénétiquement que je ne me pose plus qu'une seule question : à quelle heure vais-je pouvoir me rebrancher sur le forum ? Est-ce bien raisonnable pour un honnête, loyal serviteur de la médecine de devenir un surfer clandestin dans ses "heures de bureau" ?

Au début j'ai cru que le forum était la maladie, en fait c'est uniquement le symptôme du formidable gachis de notre temps d'aiguilleurs d'un ciel bien encombré, celui de l' espace médical . Nous nous dé - foul- ons , nous échappons à la foule, celle des questions incoordonnées, des exigences démesurées et des demandes inadaptées.
Et le narguilé fumé entre copains semble désormais si indispensable qu'il aide même à l'ergonomie du travail tant répété ....

Je crois que nous sommes formidablement sous et sur- exploités . Les rhinopharyngites occupent les 4/ 5 de notre salle d'attente. Nous mentons triplement : à prétendre, tout d'abord, guérir plus vite encore des maladies qui ne sont que les caprices saisonniers de quelques microbes insignifiants. Parfois cette frénesie qu'ils ont à venir vite, je ne sais même plus si c'est l'idiote naiveté à croire que les choses incubantes sont les mieux soignables, ou , plus grave , s'ils ont peur d'arriver déjà guéris, de par notre manque de promptitude. Il est impardonnable, même en fin du beau règne d'opulence , de laisser souffrir son patient jusqu'à temps qu'il guérisse tout seul .
A rassurer, ensuite, des patients dont nous savons l'effroyable pronostic, que de toutes façons nous ne changerons pas .
A nous faire croire, enfin, que nous restons imperméables à la lente, inexorable, montée de l'ingénierie diagnostique et thérapeutique qui nous rend pantins comme les gens qui nous sollicitent

Richard Bouton m'a parlé ce matin. Elle est formidable cette époque où un généraliste lamba peut, la même année, s'écharper avec le président de son syndicat,discuter avec l'ancien,et entretenir une correspondance avec des écrivains, des ecclésiastes défroqués et des généralistes défriqués..... Mais contrairement à la satisfaction et au contentement de Richard, je ne crois pas que la médecine générale soit désormais incontournable. Elle est juste exploitable, le temps qu'elle puisse l'être encore.

Elle est quotidiennement contournable, Richard, ma médecine.
C1 à C8 aujourd'hui . Gens qui n'avaient rien . Auraient mieux fait de pas venir.
C9 : un goître sous théralite, première fois . Le psy à 18 heures s'en foutait , de mon appel
C10 à C15 : gens qui n'avaient rien . Auraient mieux fait de pas venir, au fait d'un examen très attentif.
C16 et C17 : ai probablement évité des choses plus graves
C18 à C24 : n'ai pas eu le temps d'expliquer à des patients les choses qu'on ne leur a pas non plus expliqué chez des confrères plus diplômés.
C25 à C29 : cabinet de fatigue générale, ne sais plus si j'ai été utile.

Coups de fil 1 à 39 : bon esprit de relation publique.
Coups de fil 40 à 43 : réponses semi automatiques.
Coups de fil 44 à 47 : pubs et sondages pub et ligues de bienfaisance.
Prise en note de 27 certificats de sports.

Une mioche de deux ans est venue envoyée par le dermatologue pédiatrique ( ???), car l'enfant avait 39° chez lui . Les parents ont l'air passablement énervés que le spécialiste n'ait pas su trouver la cause de cette fièvre. Pas normal, dans leur culture, qu'un spécialiste adresse un patient à un généraliste.

Une femme qui ne supporte plus son implanon me demande de lui enlever, et je lui réponds que si elle ne le supporte plus, ce n'est pas à moi de l'enlever . Oui mais la gynéco n'est pas libre pour enlever cette saloperie avant quatre semaines .

Je me souviens de la terrible déclaration auvergnate du président d'un syndicat qui compte 9OOO adhérents, dont 1700 à jour de cotisations : "nous ne travaillerons peut être pas moins, mais nous travaillerons mieux" . Immense génie de la première supposition , dramatique méprise de la deuxième assertion.

Je suis connecté partout, j'ai des claviers plein mon bureau . Depuis dix ans , le monde "philanthropique" de l'équipement des professions libérales a décider de faire de moi un type " à cabler" . Il n'y a que la souris de mon ordi qui ait retrouvé sa liberté depuis qu'elle est sans fil. Moi je suis de plus en plus accablé.
Je paie de plus en plus de contrats de maintenance, et je soigne des types et des femmes qui feraient bien d'avoir quelques cours de maintien. Ma médecine symptomatique est désormais , aussi, une médecine qui étiole toute ma logique.

Je suis confronté, dans mon contact avec une population surtout riche en névroses, à de nombreuses exigences. Ils sont mal les gens, n'ont plus confiance en personne. Il nous faudrait un temps intense , sinon immense . L'intensité, c'est la fatigue qui nous la bouffe.
L'immensité, c'est d'autres qui nous la dessinent. Je ne crois pas , d'ailleurs , qu'ils voient dans notre sursaut critique, dans nos révoltes minoritaires une menace à leur prospection.
Vioxx populi, vioxx dei. Les courbes de consommation ne sont pas parallèles au lent déclin du bon sens.

Quand la télévision traite des pénuries, elle ne parle pas de façon identique de la disparition des généralistes et des spécialistes. La société s'en fout, qu'il n' ait bientôt plus un chat ( ou un chien) pour prévenir ou suspecter un anevrysme aortique . La société meurt de trouille à ce qu'il n'y ait plus un chirurgien vasculaire pour réparer les anevrysmes in extremis. La société nous regrette déjà, comme elle pleure les choses "pratiques" dont il faut, un jour, faire son deuil. Elle préfere, ici aussi, les records du monde aux records commodes. Et si elle nous réclame un monopole, ce n'est pas celui de la permanence, c'est celui de la "commodance" accomodante. La compétence, il y a des spécialistes, chez qui "l'on attend (longtemps) pour ça" .

Le triomphe de la médecine génerale, c'est comme un signal flou, je ne le perçois plus que par intermittence. Et j'émets désormais quelques doutes sur ceux qui l' émettent, et sur leur sincérité. Comme sur la capacité dévolue à mes patients pour parvenir à la capter .
D'autres confrères, de ces "psychopathes du début", mes fidèles compagnons, ne me montrent que les pièces rangées de leur appartement. Je crois que leurs pièces en désordre sont largement plus interessantes . En tous cas ce sont les seules qui importent, aux médecins que nous continuons à incarner, même entre nous.
" Qu'out que qu'out ".....


Dr Bruno Lopez - Fonsorbes


Derniére mise à jour : 25/09/02

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