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Le jour où l'usine à garde s'arrêta

Le 15 septembre 2001, un syndicat de médecins, qui n'était pas le mien, déclencha la grève des gardes de nuit. Pour moi la garde était un devoir, et personne, de l'élève au maître, du citoyen au dirigeant, ne peut faire grève de son devoir. Au contraire, la plus légitime des protestations est celle qui prolonge et défend le devoir.

Le 21 septembre 2001 au matin, j'étais de repos et proposai à ma femme une visite de curieux au magasin Darty, route d'Espagne à Toulouse, pour y trouver le nième gadget électronique apte à " organizer" ma vie de chien de garde. Je m'en ravisai, et nous ne nous trouvâmes pas parmi les sinistrés d'AZF ( le magasin Darty fut complètement déchiqueté ). Ma remplaçante, obéissant aux ordres de la préfecture de se calfeutrer chez soi, répondit à un patient souffrant d'une banale sciatique qu'elle ne pourrait se déplacer . Étant dans la pièce à coté, j'entendis les injures du patient, hurlant à l'absence de vocation chez "ces" nouveaux médecins. La détresse de ma remplaçante avait été majorée par l'absence de nouvelles de son époux, médecin hospitalier à Rangueil , hôpital ravagé, et le non contact téléphonique possible d'avec ses deux filles, gardées chez une nounou et dont la ligne était aussi coupée du monde.

Le téléphone fut coupé les deux nuits suivantes, et cet isolement du reste du monde me parut étrangement bénéfique. Mes patients ne pouvaient me joindre, y inclus cet homme injuste qui ne saisissait pas la trouille ambiante du district, dont celle de ma remplaçante.

Le 23 septembre, le téléphone fut reconnecté et l'imbécile anecdotico-sacerdotal dont Laurence R . connut les excès se rallia "lâchement" à la grève. Je ne voulais plus veiller la nuit, ou plus comme auparavant. "Auparavant", c'était être allé voir la responsable locale de l'Ordre et lui implorer qu'elle m'aide à entrer dans un des trois tours de garde concurrents qui quadrillaient mon village. Du fait de jalousies anciennes, d'exemptions indignes et d'arrangements intimes, j'étais à partager mes gardes avec un médecin distant de 20 km, alors que mes propres voisins "pacsaient" stupidement avec d'autres médecins, d'autres cantons tout aussi distants. Je n'oublierai jamais que la conseillère ordinale, médecin de ville exemptée de gardes depuis des lustres, me recommanda de ne plus aller aussi loin, et de réduire encore ma perspective de repos,en renonçant à ce tour d'infortune avec ce médecin lointain. Aujourd'hui le même Ordre , semble t-il , s'attache à un découpage moins soucieux des distances.....

Un an plus tard, les 1239 autres zones Seveso de France n'ont pas été aménagées. A Toulouse, l'explosion AZF du 21 septembre 2001 a fait plus de morts en occident (30 morts et des milliers de mutilés) de que la première guerre que nous avons menée à Saddam Hussein, lors de sa conquête du Koweït, et rien, rien n'a été fait pour qu'il n'y ait pas d'autres catastrophes. Nous avons envoyé des inspecteurs à Bagdad, mais les 150 inspecteurs nécessaires pour les usines d'ici n'ont toujours pas été trouvés . Et la réforme des gardes médicales se perd et se désespère, entre les bonnes volontés foulées aux pieds et les intrigues du FAPQSV ° montées en épingle ( °"fond d'aide à la qualité des soins de ville" )

La médecine française est une médecine à classer "zone Seveso" . Des types et des femmes médecins fatigués sont condamnés, par la pétro-chimie qui les emploie, et l'économie de marché qui les recrute, à fonctionner comme les usines. Des "usines à gardes" en quelque sorte, implantées au beau milieu de zones très urbanisées. Et au service de populations en voie de déshumanisation. J'ai, mon confrère a , mes confrères ont, nous avons tous le potentiel de nuisance chimique, et de non -efficience physique propres à nuire à ceux que je serai, que nous serions censés, au départ, protéger. A Z F .
"A "comme arnaque, "Z" comme "zero ground" et "F" comme forfanterie . Demander, en somme, à moins de médecins d'accomplir plus, et de meilleures, missions.
Les laisser encore croire, et faire croire aux soignés que la société met ses médecins au service de la population, alors que nous sommes simplement, délibérément ,mis au service de ceux qui nous construisent une société sans repères et sans signification, pour une population sinistrée, de tous les cotés qu'elle regarde.

Il faut que les généralistes d'ici, de Toulouse ou de Châteaudun , du Mans ou de Poissy organisent ce qui sera , non pas la permanence de soin telle qu'elle se bricole dans la lâcheté des alcôves, mais la continuité du soin. Ne pas dire : "nous vous donnons moins pour nous préserver, nous" . Mais expliquer : "nous vous donnons bien ce que nous devons vous apporter, et vous nous permettrez ainsi, en nous respectant, de bien vous soigner"
La continuité du "soin au soigné" corollaire de la continuité du "soin au soignant" . Des maisons d'habitation entourant des médecins non nuisibles, et non pas des maisons de garde explosives, quadrillant des "peuplades" irritables.

"Nos" patients, ou plutôt ces créatures ingérables qu'ils sont si souvent devenus, à vouloir, à exiger , de guérir tout de suite des maux qu'ils savent souvent spontanément curables, et à refuser de prendre en compte des périls ( tabac, alcool, stress) qui les menacent bien plus gravement, n'ont, après tout, guère plus de filouterie envers nous que ceux qui nous manipulent en haut lieu, et guère plus d'ignorance que ceux, comme moi, qui croyaient encore à leur idéal . Jusqu'à ce que "l'usine explose" . Un soir de septembre 2001.
Une usine sur 1240, un généraliste, sur quarante cinq mille ....



Dr Bruno Lopez - Fonsorbes


Derniére mise à jour : 23/09/02

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