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L'altière payance

C'est un rêve hautement concevable, que celui de la cantinière de resto universitaire, de devenir, un jour, grand chambellan de trois étoiles, surtout si elle est lasse des plats uniques, des files d'attente et des plateaux qu'on ne lui ramène pas en cuisine; en médecine, c'est, avec la disparition du "tarif unique", celui de la résolution magique de tout rapport de servitude envers ses clients. Beaucoup d'entre nous voient en effet, dans la disparition de la sécurité sociale, ou pour le moins sa mise en concurrence avec d'autres assureurs, l'amélioration de nos conditions de travail. Chaque client, payant ( enfin !) le prix raisonnable de nos prestations, deviendrait un individu civil, moins exigeant, notre art reprendrait la "couleur" affadie par les tarifs bas-de gamme, et notre intégrité naturelle, requinquée par tant de justice rémunératrice , s'exprimerait avec d'autant plus de bonheur envers nos "pauvres", qui nous réconcilieraient envers un Hippocrate plus "sectorisé"...
Mais les choses sont-elles si simples ?
Va-t-on espérer une seule seconde que l'espace laissé libre par le système solidaire ne va pas entraîner la surenchère mutualiste ( mais c'est là encore un mot trop solidaire...) , ou plutôt la surenchère assurantielle privée? Les "assistés" quatre étoiles sauront-ils devenir , par le biais de leur éducation poussée, et de leur protection sociale "bien méritée", de moins indomptables clients?
Sera-t-on libre de refuser les exigences médicales d'un patient qui nous règle rubis- sur- l'ongle avec la même désinvolture, ou la même "indépendance" que l'on peut être tentée d'exprimer devant des prestations dites "bas de gamme".
Un élément récent de l'histoire médicale prouve combien tout n'est pas réglé par le simple prix des actes, mais par l'attitude des acteurs. Le nombre de visites à domicile et d'interventions de samedis et de dimanche a été divisé par dix par la simple et fortuite "entente concurrentielle" entre confrères , alors même que les prix de ces actes étaient, au même moment, revalorisés. Certes, probablement pas assez revalorisés pour entraîner des vocations, mais il était curieux de réaliser une fois de plus que la peur de la concurrence, enterrée au moins provisoirement le temps d'une grève, avait fait plus pour la qualité de vie des médecins qu'une hausse brutale du prix des actes.
Si par aventure, la lassitude de la soumission à des clients indisciplinés, avait pour seul remède la sélection par l'argent, il est à craindre que ceux qui rêvent de liberté retrouvée à "prix d'or" seraient confrontés à de nouvelles désillusions. Le tiers- payant est probablement un système très "réducteur" de l'art médical, il a, au moins, pour mérite de rendre égalitaire le recours au soin, et équitable notre appréciation concernant les abus des riches comme des moins aisés. Demain, l'altière payance engendrera d'autres mutilations de la pratique médicale, peut être plus aisément dissimulables par une course au profit, aux règles plus souples, mais tout autant contraignantes. Déjà, en octobre 2002, si le nombre des visites à domicile est appelé à décroître ( pour autant que la réformette prévue soit applicable), il est à parier que les visites "de riches" auront toujours lieu. Elles seront moins nombreuses, mais probablement plus choquantes. Voir arriver à son cabinet un enfant fiévreux, et ne pas pouvoir se déplacer chez lui relève parfois de l'exigence de nos calendriers surchargés. Faire uniquement déplacer, celui ou celle qui ne saura aligner le "supplément", sera laissé à l'appréciation que chacun a de son tact et de sa comptabilité, euh, je voulais dire mesure....
Pour moi, conserver cet infini plaisir d' éconduire un P D G, irrespectueux d'un art dont il connaît , culturellement les rouages, avec tout autant de vigueur, voir plus, qu'un nécessiteux probablement inapte à connaître des règles d'un jeu dont on ne lui appris que les mauvais ressorts, est la vertu cardinale du système actuel. A nous d'en conserver le goût et d'en plaider la nécessité.

Dr Bruno Lopez - Fonsorbes


Derniére mise à jour : 10/07/02

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