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Se donner la peine

J'ai probablement rencontré avant-hier l'homme le plus important du monde. En haut d'une cote, dans ce village qui s'appelle Quarante. Comme je lui avais dit que je passerais sur le coup de quatorze heures, il m'attendait derrière la porte vitrée de sa maison.
Quatre vingt deux ans, vivant seul, atteint déjà de ces poly-pathologies qui vous rapprochent de la mort. Avec méticulosité, nous avons parlé dans ce silence qui caractérise les visites à domicile, ce dont j'avais totalement perdu l'habitude
Je ne savais plus ce qu'étaient les visites à domicile. Ce sont des gens qui vous reçoivent. Et si votre portable a le bonheur de ne pas "passer" au travers des cloisons étanches de l'intimité, ce sont des gens qui vous reçoivent sans indiscret au bout d'un autre fil, d'une autre ligne
Cet homme a ri de ses handicaps, j'ai ri des miens, de ma trousse, et de ma frousse revenues à de plus simples prétentions.
On se demande avec étonnement, ou sens de la récupération corporatiste, ou syndicale, pourquoi les jeunes ne veulent plus s'installer en campagne. L'explication n'en viendra pas des démagogues de ville, ou des décideurs de ministères. L'explication viendra de ces sensations magnifiques et terrifiantes de l'homme médecin -seul qui , outre d'avec sa conscience et le juge, doit aussi se battre avec le don à l'autre
Celui que les campagnes peuvent encore s'offrir. Des populations vieillissantes qui, derrière leurs cataractes, restent avides d'humain, de don de l'autre, car c'est déjà un sacrifice pour eux que de s'accrocher à la vie. En face, des hommes et des femmes qui seront inéluctablement jugés, et jaugés, dans leur omnicompétence là où la science vacille désormais en progrès plus ou moins palpables et en déclins flagrants de solidarité
Etre médecin de campagne, c'est être "le" et "au" regard de tous. C'est devoir plus qu'ailleurs ne pas décevoir dans la "tournée" qui va de la boulangère arthrosique à la quincaillière diabétique. C'est déja se ressentir comme le gardien d'une communauté qui n'acceptera que du bout des lèvres de ne vous savoir "pas là"
Etre médecin de campagne, c'est vingt kilomètres à parcourir pour le flacon d'urine, ou l'entorse de la cheville. Il faut être fou, belge, ou vocationnel comme ces curés d' Afrique attirés par la chaleur des communautés d'ici pour s'y lancer
Mais c'est pourtant la seule médecine de vie qui ne sent pas insupportablement chapeautée par d'autres compétences. C'est une douce et contraignante sensation que de se mettre dans le guêpier des obligations fortes, et de revenir à ce qui faisait l'apaisement des consciences généralistes, se donner de la peine sans trop en recevoir en détour. Ce dont les jeunes ont intuitivement peur, probablement





Dr Bruno Lopez - Fonsorbes


Derniére mise à jour : 23/12/07

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