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Le bonheur perdu de Karen P.

« D?abord il y a le feu, puis c?est le tour de la lame, et enfin s?enchaîne le poison ».
C?est comme cela qu?elle le décrit.
C?est le bonheur reconduit de Karen P. que je raconte.

Cette américaine de 35 ans accouche d?Isabel, rien à signaler, sauf du sang dans les selles à trois mois du terme. Saleté d?hémorroïdes.
Et puis elle se découvre, au huitième jour du post-partum, une douleur sous les côtes.
On met ça sur le compte d?une bien évidente déchirure musculaire, hélas c?est le retour à l?hôpital, huit jours après.
Jaunisse, anémie, métastases hépatiques d?un cancer du colon.
L?urgentiste entre dans sa chambre, larme à l??il.
Verdict : « six mois »
Non, sa s?ur connaît une ligue de patients atteints du cancer. Alors elle change de soignant. Réduction tumorale (le poison ) puis les rayons (le feu) et enfin la lame, si tout va bien.
Alors elle accepte, puis c?est le comité, réuni à six mois, qui lui dit : « on n?opère pas »
« Pourquoi, vous m?aviez promis » ? « la tumeur est trop grosse »
On s?en va ailleurs. Sa s?ur connaît un as, un saint qui opère l?inextirpable. Et comme elle commence à voir sa fille marcher, elle revendique l?espoir, Karen, de voir sa fille parler, aussi. La prochaine étape, le prochain combat.
On prend Isabel dans l?avion. Baltimore.

En espérant que les yeux bleux d?Isabel irradieront le chirurgien et guideront sa lame.

« Vous venez un peu tard, mais c?est OK » dit le saint.
On change de mutuelle, par chance le mari de Katerine P a un nouveau job, qui l?assure mieux.
On est à quatre cent mille dollars. Ca ne fait rien, l? Amérique peut sauver Israël, ou le Darfour, alors autour de Karen on n?hésite pas.

Le chirurgien opère, huit heures. Un gros nettoyage. Il dit que c?est sûrement trois ans de possible. « Isabel sur un poney », c?est la prochaine étape.

A un moment du reportage, je ne sais plus lequel, Karen, qui finit sur un mauvais scan (métastases de la rate, malgré le « saint » ) explique : « j?ai eu un chirurgien sensationnel, un radiothérapeute fabuleux, mais ce n?est qu?une mosaïque de soins , il n?y a en réalité personne qui s?occupe de moi »

En France, les chimiothérapeutes s?affairent. Les radiothérapeutes précisent à la foule inquiète que les quelques dérapages radiques sont en cours de régulation. Un jour, on aura des mutuelles fantastiques, comme en Amérique. Des vies retapées pour plein d?euros, et d?autres moins restaurées, parce qu?on n?a pas la bonne assurance, et que les saints aux mains d?or ont souvent la parure de l?argent.

Ce type qui manque à Karen, je le vois bien. Un Peter Falk généraliste. Un Columbo à gros cigare, l?imper limite dans l?asepsie, mais celui qui tient la main de la mère, et applaudit aux progrès de l?enfant. Un qui va dégommer le chirurgien véreux, et ramener de l?hôpital les flacons frelatés, changés contre les bons.
C?est fini Columbo, on est à la police scientifique maintenant. Le MG du réseau, celui qui vient juste vérifier le nombre de poches, et va classer le dossier de Karen P. au bon niveau du registre, pour la collecte des données.

Aux USA, les soins du cancer génèrent des dépenses de l?ordre de 250 milliards de dollars par an.
En France on échafaude déjà des plans anti-cancer, on a pensé à tout. Des psychologues à la sortie du bloc, des glaçons sous la perruque, et des flacons cotés en bourse. Les « Columbo » du plan ?

C?est pas prévu. Le jour où la France aura son plan, elle n?aura plus de détective
On fera sans, n?est?ce pas, Karen ?


Dr Bruno Lopez - Fonsorbes


Derniére mise à jour : 08/08/07

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