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Quinze vains

La scène se passe un lundi de Pentecôte. L'état laïque se devant de ne pas s'agenouiller devant tel ou tel autel en a fait "le lundi de la solidarité". Ma matinée de garde cantonale débute. Je suis flanqué de la régulation. Je vais effectuer de la médecine générale régulée des temps modernes .Toute la journée vont se succéder les victimes d'accidents domestiques. De ceux qui ont pu avoir un jour de repos. Comme je vais endurer la surprise de ceux qui sont allés au travail, et ne voient point pourquoi leur médecin n'y est pas.
Un accident de roller d'une maman qui profitait de ce "jour de repos". Quinze jours de repos maladie. Un lit en moins pour la maison de retraite.
Un homme est parti à son travail, piqué la veille par une araignée.
Il s'est rendu à son bureau, a appelé le 15 qui m'appelle. Il prend une perm à son boulot, car "les collègues voient qu'il gonfle". Il fait quarante km vers mon cabinet. Entre son appel au 15 et ma consultation, le pharmacien lui a fourgué deux tubes homéopathiques d'action lente. Une aide soignante de moins contre l'Alzheimer.
Régulation lente de l'anarchie de l'homme global.
Remarques régulières sur la cherté de mes tarifs. A un moment de pointe, deux régulateurs se télescopent sur mon portable. Installés aux deux bouts d'un local surchauffé, ils veulent m'envoyer, l'un à un bout du canton, tandis que l'autre me propose de recevoir en même temps un enfant, sans fièvre, "mais dont la mère a dit que les maux de gorge dégénéraient souvent en angine". Grosse colère de la première mère, qui a dû déranger son vieux père pour se transporter à mon cabinet. Le vieil homme, du coup, ne me salue pas. Rancune légitime de la nostalgie des temps d'opulence .Une journée de solide aridité.
Aller porter secours à un ouvrier "tombé la veille d'une échelle et qui demande une ambulance".Celui qui m'accueille, que je prends pour un compagnon du malade, EST le malade. Il ne saisit pas pourquoi je lui refuse cette ambulance. Attente brève de ma part d'un éventuel poing dans la gueule, de représailles. Je m'en sors bien.
Minuit moins le quart. Je me suis déshabillé, comme une prière. Là le régulateur me laisse le choix. "aller voir le bébé fébrile OU rassurer la mère". Je vais tenter la deuxième solution. Pédagogie de fin de garde. Tenter d'expliquer à la mère que l'enfant à 38°, qui a le nez qui coule, ne nécessite pas une visite à cette heure-là.
J'y arrive sur un dernier mensonge, lui déclarant "que ça ne me dérangerait pas de venir, mais que je ne ferais pas plus". Bien sûr que ça me dérange, après douze heures de courses à rien, et ma fatigue d'avant. Bien sûr que je ferais plus, "le singe qui mime l'examen sérieux", pour justifier ses soixante-six euros.
En même temps, je me dis que le type qui a régulé a mal régulé, car c'est à lui de rassurer, normalement. Mais rassurer trois personnes toutes les cinq minutes, c'est une sacrée prise de risque pour ce type-là.
Dans la Dépêche du midi, ils ont titré aujourd'hui : "le scandale des urgences". Une toulousaine, avec son môme qui avait mal à la tête s'est retrouvée coincée dans un placard pédiatrique aux urgences. Deux heures et demi d'attente. Elle a écrit au journal, quand l'hôpital qu'elle a quitté excédée, lui a adressé la note, qu'elle ne paiera pas.
Le chef de service répond au journaliste que "ce soir-là, plusieurs cas de varicelle saturaient la salle d'attente, devenue contagieuse". Le journaliste explique qu'outre les urgences, il existe aussi, au choix, le médecin de garde, et la maison médicale. Trois traitements contre la varicelle, selon l'heure.
Si notre univers journalistique allait mieux que notre univers médical, nous aurions aimé savoir ce qu'a fait la mère, à la sortie des urgences.
Minuit, je me couche. J'ai bien gagné ma vie aujourd'hui.
Il était prévu, dans le déluge de bonnes intentions envers le sauvetage de l'assurance-maladie, un volet "éducation sanitaire". Monsieur Davant, président des mutiques alités de France, et le président de la République, tous deux au chevet de la malade conjoncturelle, ne savent toujours pas comment traiter la varicelle aux heures creuses, au simple fait que la vésicule, tout comme le ridicule avant elle, ne tue plus, sauf à oser le dire.





Dr Bruno Lopez - Fonsorbes


Derniére mise à jour : 11/06/06

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