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L'art de l'oubli en médecine

Avec les années, l'oubli change de forme et prend la forme d'une règle. Le médecin, du fait de son cursus et de ses agréments, devient hyper-spécialisé, son champ de connaissance s?élargit dans une partie de sa spécialité et se rétrécie dans tous les autres domaines. Il ne fait alors plus les arrêts de travail: il ne se souvient plus et devient intimement persuadé qu'il n'a pas droit les faire. Pour peu qu'il ait un rôle prépondérant dans le service, il va générer la « serviçopathie » sus citée.
Ce deuxième cas de figure, extrême, puisqu?on ne peut pas aller plus loin dans amnésie, n'est pas exceptionnel. On retrouve le même phénomène oublieux chez les chirurgiens dentistes.

Il existe des formes intermédiaires, le médecin va par exemple expliquer au patient qu'il ne doit pas reprendre le travail avant de l'avoir revu. Il va lui donner un rendez vous dans 3 semaines et faire un arrêt de 7 jours. Oubli, confusion mentale, épuisement professionnel, difficile de trancher.
Dans d'autres cas, le principe de prescription semble ne pas avoir été oublié, par contre le lieu où ont été rangées les feuilles d'arrêt de travail a été oublié. Parfois il n'y a plus de feuilles, tout simplement, et la pratique du dit service montre qu'il y a en plus depuis des années : autre « serviçopathie » , la carence sélective de documents.

La plupart des services ne sont pas concernés par ces troubles, ou ne le sont qu'occasionnellement mais cela représente dans la charge de travail d'un médecin traitant une consultation quotidienne, voire plus, on s'en passerait.


Les bons de transports, jusqu'à une date récente, n'étaient pas touchés par ce phénomène amnésique car nous médecins généralistes n'étions pas sollicités pour rattraper les bons non faits au sortir des hôpitaux. Mystérieusement depuis un ou deux ans, cette sollicitation a explosée. Comme pour les arrêts de travail, c'est service ou hôpital dépendant.
Le motif évoqué le plus souvent est "nous n'avons plus le droit de faire des bons de transport". Renseignements pris, il semble qu'initialement ce soit le motif justifiant les bons qui avait été oublié au décours des années d'exercice (ALD, handicap, intervention chirurgicale). L?excès de bons de transport engendré aurait entraîné foudres et menaces de la part de la sécurité sociale avec obligation de revenir à des délivrances conventionnelles.
La « sécu » n'interdisant pas encore aux spécialistes de remplir des bons de transport, nous généralistes ne pouvant que regretter que des confrères spécialistes doutent autant de leurs compétences à faire ces papiers et s'auto-interdisent cette prescription. Je crains que d'ici qu'ils reprennent confiance en eux, ils aient oublié l'existence même des formulaires.

Ces bons à faire représentent par semaine plusieurs sollicitations de la part des patients ou des ambulanciers. Lorsque l'on est prévenu on arrive à les délivrer entre deux portes sans bloquer un rendez vous.

Je comprends que certains collègues en aient marre de la charge administrative quand il leur faut en plus rattraper les oublis des autres, mais il nous faut être compréhensifs, il est difficile de lutter contre l'amnésie surtout lorsqu'elle n'est pas que liée à l'âge.



L'oubli est parfois bien pratique. Il y avait en champagne méridionale à la renaissance un foyer artistique majeur. Deux sculpteurs, très amis, ont marqué la fin du 16ème siècle, Dominico del Barbieri dit le florentin et François Gentil, François Girardon les considérait comme ses maîtres. Les guerres de religions, la révolution et la mode sont passées par là avec leurs lots de saccages. De ce qui reste de leurs ?uvres cinq siècles après, on ne sait plus qui a fait quoi. Mais à défaut de signature, il y a les écrits et les légendes. Selon les sensibilités, telle légende va devenir vérité, tel écrit sera oublié. Depuis sa création à la révolution, l'académie des beaux-arts est florentine, les Troyens sont plutôt « Gentil ».

En matière d'Art la passion est la meilleure amie de l'oubli, en matière de médecine, pas sûr, pourtant on dit que l'exercice de la médecine est un art.

Dr Jean-Paul Gervaisot

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Derniére mise à jour : 28/08/16

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