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N° 759 - le 14/02/10 : Une "à peu près" histoire

Cette histoire se situe dans la cave humide d’un musée des invraisemblables, d’un hangar aux tortures ancestrales, celles dont le génie échappe à la conscience. Elle implique un médecin sans jugement de valeur, un malade à mourir, et un médecin sans valeur de jugement. Elle est si réelle qu’elle ne saurait trouver de fondement dans quelque fait fortuit, ici ou là constaté.

Jean doit mourir bientôt d’un mal incurable. Vivant seul, il n’a plus comme seuls soutiens qu’un père et une mère octogénaires. Ces derniers traversent le jardin six à sept fois par nuit pour vérifier la constance de l’halètement de leur fils. Le service de soins palliatifs trouve Jean « pas assez moribond », le service de cancérologie trouve Jean « plutôt mort », alors Jean voit venir ses parents six à sept fois la nuit.

Le médecin de Jean a scanné tous les rapports de sortie de Jean, surveille son potassium, sa tolérance à la morphine, a répertorié pour la durée légale de trente ans toutes les métastases de « son » patient », et oublie régulièrement le côté social des exigences de Jean ( ou des parents de Jean, plutôt, car Jean ne demande plus rien à personne) . Il est en liaison, ce médecin, avec les oncologues de Jean, et les oncologues de Jean disent au médecin de Jean qu’il n’y a plus rien à faire.

Alors la mère de Jean appelle l’ancien médecin de Jean, vous savez, celui qui en avait assez de voir mourir certains de ses malades, et lui demande de passer en « ami », parce que cela « ferait tellement plaisir à Jean ».

Mais quand il arrive enfin, deux jours après ( le délai d’urgence pour l’amitié ), la mère de Jean lui dit que son fils est parti avec le samu. Parce que le nouveau médecin de Jean était occupé à son cabinet, et qu’il n’a pas pu se déplacer. Alors le monsieur du Samu, il a quand même dit à la mère de Jean : « votre docteur il aurait pu se déranger ».

Le père de Jean , lui, a le cœur qui s’emballe, à 86 ans, normal. Alors il a lui aussi appelé son médecin, qui « était pris par ses consultations », et n’a pas pu se déranger , non plus. On lui a dit de faire le 15.

Le 15, c’est la grosse boîte à outil qui répare à toute heure ce que les petites clefs à molette, embourbées dans leurs crasses d’exigences ne peuvent plus gérer.
Il existe probablement des milliers d’histoires belles qui réduisent à néant la valeur éducative du cas de Jean.

Il existe sûrement des consciences médicales qui s’extraient du fait que le « droit des clients » ramène à ce foutu bordel, qui ne mène plus chez vous que des professionnels de l’éphémère ayant pouvoir de passer, là où les dépositaires de la continuité se trouvent empêchés de revenir .


Dr Bruno Lopez - TOULOUSE


N° 758 - le 09/01/10 : Le pic de doute

Y aura t’il un deuxième pic, un troisième pic ? Qui a bien géré cette affaire ? Ne vaudrait-il pas mieux se demander si les défenseurs, et les détracteurs, de Roselyne Bachelot ne sont pas, au final, les « co-gérants » de ce qui devrait nous guider pour les autres « pics de doutes » .
Un « plus jamais ça », ou, tout du moins, un « plus jamais comme ça ». Travaillons –y dès aujourd’hui.
Très souvent, il nous est dit que le principe de précaution, appliqué à la question de la grippe A, a voulu s’inscrire en totale opposition vis à vis de la tristement fameuse affaire du « sang contaminé ». Mauvaise pioche.
Mon petit voisin de l’époque était adepte de l’escalade. L’hématologue du district encourageait fortement cet enfant à cette activité, quand bien même cet enfant fut hémophile.
Et au nom du principe de précaution, cet enfant recevait son lot de sang contaminé très régulièrement, pour aboutir à une séropositivité HIV.
D’autres enfants de ce pays sont morts aussi pour des extraits d’hypophyse revenus de Roumanie, ou d’ailleurs. La précaution étant, dans ce cas –là, de ne pas laisser au hasard le choix d’avoir un enfant plus petit que les autres.
Argent, doutes, pics, escalades, enfants pour double dose. Immixtion incontestable des intérêts spéculatifs sur les peurs, les menaces, et les contre-menaces.
Qu’est-ce qui, au final, sépare la gestion des lots vaccinaux de celle des poches contaminées et des hypophyses infectées ?
Ce vaccin-ci est- il coupable, est –il trop cher, aurait-on pu mieux utiliser l’argent public, et mieux se servir des médecins du terrain dès le début ?
« Responsable mais pas coupable » pour Georgina Dufoix. « Responsable mais pas capable » pour celle qui s’ingénie encore à nous parler d’autres pics.
Et nous, dans tout ça ?
S’en « servir » de ces milliers de généralistes, mais pour quoi ? Uniquement pour piquer ? Non, certainement pas. Uniquement pour associer l’expertise du terrain à l’expertise de la peur.
Pour cibler les indications, plutôt que d’aller maintenant faire la course aux « malades volontaires » après avoir fait celle aux « médecins volontaires ».
Les « pics de doute » vont désormais se réveiller souvent. Sur la meilleure stratégie pour éviter tel cancer, sur tel dépistage précoce aboutissant à l’ouverture systématique des parapluies administratifs, sur telle médication aussi chère que minutieusement concoctée pour faire mentir les experts, et ceux qui les écoutent.
Les peurs mondiales auront des corrupteurs-bienfaiteurs à l’échelle mondiale, et chaque levée de propagande engendrera sa contre vague de rumeurs. Régression du sens général, progression des « coups » médiatiques, et explosion des budgets sanitaires seront à la une quotidienne.
La profession médicale, qui se demande bien à quoi elle sert, n’a plus que deux choix possibles. Soit suivre ses intérêts corporatistes, et vouloir participer aux bénéfices engrangés de chaque salve promotionnelle.
Soit réagir, et supprimer le virement bancaire qu’ Hippocrate a concocté, de manière implicite , avec l’industrie du doute, des peurs et des gabegies.

Dr Bruno Lopez - Toulouse


N° 757 - le 05/01/10 : A un sait, dix qui cherchent

L’association des diabétologues américains ( l’ A.D.A. ) préconise désormais de dépister le diabète non point sur la base de la classique glycémie au bout du doigt, mais grâce à un savant dosage, l’hémoglobyne glyquée . Nom de code : « HbA1C ».
Les américains ont toujours aimé les noms de code…
Alors, faut-il en être, ou pas, de cette opération commando qui, grosso modo, consiste à ne plus fliquer les malades sur ce qu’ils ont dans leur « frigidaire de la journée », mais plutôt sur ce que l’on trouve dans leurs « poubelles des deux derniers mois » ?

Va t’on dire aux sceptiques : mais, alors, vous êtes "contre" le dépistage du diabète !

Version un : larmes – ADA . « L’association américaine des diabétologues proteste contre l’obscurantisme des réfractaires et souligne les profonds délais diagnostics qui amputeront la planète de milliers de jambes artéritiques ».
Version deux : l ‘ARM-ADA . « L’association américaine des diabétologues, avec le soutien des groupes pharmaceutiques X, Y et, W and X recommande désormais de mettre sous traitement tous les patients dont l’ HbA1C sera supérieure à 5% » .

Bien sûr que le débat ne se pose pas en terme d'utilité de tel ou tel dépistage, mais en terme de finalité des actes de prophylaxie que nous sommes amenés à soutenir.
D’autres, parmi nous, plus austères que l ‘ ADA, , pensent que toute personne qui ne bondit pas d'enthousiasme devant un gadget émanant d'une société en fort conflit d'intérêt est une personne qui voit le mal partout.
Empêcher les complications inhérentes au diabète est évidemment un objectif louable.
Peut-être a t’on seulement droit de réflexion sur le lien suspect entre ce dosage "fin" de l' HBA1C, et ses retombées pratiques sur les individus qui vont se voir ainsi dépistés. Le diabète, et son début, sont intimement liés à la génétique individuelle, dans sa composante pancréatique, et aussi psychique. Le diabète est aussi une maladie immunitaire, et une maladie croissante liée à la malnutrition, aux mauvaises habitudes de vie.
L'association des diabétologues américains va probablement traquer le sucre comme l'association des cardiologues avait traqué le cholestérol, et celle des rhumatos l'ostéoporose. Cela va générer d'énormes coûts de prescriptions médicamenteuses, en hypoglycémiants, sommes d'argents qui auraient pu servir à l'éducation au goût des populations à risque actuellement décimées par la pandémie de mal bouffe.

D'autre part, il est aussi licite de penser que la personnalité des hyperphages n'est pas toujours adéquate à la pensée des "réducteurs de risquologues".

Il n'est pas impossible que pas mal de sujets étiquetés "limite", au niveau de leur HBA1C, ne se retrouvent dans la même impasse sanitaire que les hommes de cinquante huit ans avec un PSA limite leur indiquant qu’ils sont « foutus, sauf si… » . Avec une charge anxieuse qu'ils résoudront dans une hyperphagie que les diabétologues matraqueront à coups de molécules.
En résumé, ne disons pas : "vivons heureux, vivons cachés, non dépistés " . Mais ne disons pas non plus "vivons heureux, vivons cachets car dépistés" .
Nous allons prescrire larga manu des HBA1C comme Roselyne Bachelot avait commandé des stocks de vaccins H1N1.

Cela va t'il améliorer le sort des infra ou des légers diabétiques ? C'est toujours pareil, d' Orlando ou de Miami nous arriveront les cartes postales de satisfecit de l'association des diabétologues américains. Version trois : l’ amb- ADA.


Peut -être même que pour cent de nos patients mis sous glitazones, ou sous Byetta, nous aurons une chute de la morbidité de zéro virgule cinq pour cent, pour preuve de notre dévouement.

Il y a un très beau film dans les salles , qui s'appelle "Le soliste" . Il décrit les conditions de vie du LAMP, le quartier pauvre de Los Angeles. Les obèses y sont filmés en gros plan. Je suis sûr que demain l'apport de l' HBA1C, telle une descente de la police, permettra de déverser sur eux les molécules du bonheur retrouvé.


Alors, pourquoi résister à la science ?




Dr Bruno Lopez - Toulouse


N° 756 - le 27/12/09 : Dans la surface de réparation

Il y a énormément d’argent en jeu. Enormément d’enjeux pour les organisateurs, le public, et le libre mouvement des personnes à l’entrée, puis à la sortie des stades. Il en va de la sécurité de tous, de milliers d’ emplois, du fabricant d’écharpes au cuisinier qui fait rôtir les saucisses chaudes à la buvette jouxtant la tribune B.
Il y a aussi des contrats mirifiques pouvant amener des ministres du podium au rebut, des enfants qui font la queue dans des gymnases improvisés, des parents qui se vaccinent pour protéger leurs enfants, des grands-parents qui le font parce que leur petit fils de six mois va passer Noël à la maison. Il y a des chefs de service qui le font pour l’exemple, des infirmiers qui le refusent par rancœur, des médecins qui disent qu’ils n’ont pas eu le temps de le faire, mais qui incitent leurs malades à le faire.
Il y a cette inadmissible faute de main, qui qualifie la France contre l’Irlande . Parce qu’on n’avoue pas qu’on a triché.
Il y a cette commande de quatre vingt quatorze millions de doses, autre inadmissible faute de main.
Ce deuxième « pic » que l’on présente, comme une deuxième chance, « pour se refaire », et écouler le reste, comme si un rappel de mensonge rendait les anti-corps de la réalité moins immuns.
Dans la surface de réparation il se passe de drôles de choses. Les fautes , filmées au ralenti, n’évitent aucune compromission. Parce que tout va très vite, et que la capacité de l’opportunisme à cautionner l’indéfendable abuse aussi de tous ses publics.
Dans la surface de vaccination, les entraîneurs ont eux aussi abusé du mensonge.


Dr Bruno Lopez - Toulouse


N° 755 - le 21/10/09 : La grille, le temps, la montre

La scène se passe dans la réserve d’une infirmerie de maison de retraite. Un généraliste remplaçant vient renouveler le « Tanajusquakan ? » , vasodilatateur intarissable, croisement de biloba, par sa mère et de placebo, par son père. Derrière la porte, le médecin coordonnateur, en place pour l’après-midi, réceptionne un nouveau pensionnaire. D’une voix monocorde, il décline :
« avez vous eu des idées tristes les trois derniers mois ? » « « avez-vous envie de mourir depuis la semaine passée ? » « vous est-il arrivé quelque chose d’heureux entre midi et deux ? »
En face, une petite voix répond : « ben non » . Très inquiet le coordonnateur se demande si l’item « ben non » est coté pour un "non", ou pour un " ne sais pas ". Ensuite, rassuré, il referme son ordinateur. Le remplaçant sourit, et range son cartable.

L’action se déroule à France Telecorde. Le sous directeur- de la branche « faits divers et pendaisons » vient d’envoyer deux cent mille lettres personnalisées aux salariés de la maison.
« votre patron est –il gentil ? », « avez-vous peur pour l’avenir de la boîte ? » « seriez-vous prêts à venir cet après-midi boire le thé avec le directeur ? ».


Le dialogue se déroule dans un débat de syndiqués généralistes. « Tu sais combien tu peux toucher, avec l’ Echelle d’Hamilton ° ? »

La France est le pays d’ Europe qui fabrique le plus d’enfants, et qui a le moins de bras dédiés à s’occuper de ses vieux. La France est le pays d’Europe qui consomme le plus de psychotropes et de consultations psychiatriques, et le nombre remarquable de ses suicidants ne s’est jamais trouvé réduit de par les larges rasades d’antidépresseurs prescrits ici et là.

Il semblerait qu’ici la tristesse s’appelle « dépression » et que les gens malheureux de vivre, dits « suicidaires » n’y aient qu’un seul souhait. Entrer dans la juste grille, après avoir gravi la bonne échelle, et répondu au parfait questionnaire.

Le malheur humain serait le temps, et ses médecins en seraient la montre, souvent pressée par le temps.

La mort, via le suicide, serait l’amie du temps de ceux qui partent, et l’ennemi du temps de ceux qui passent leurs temps… à faire des grilles.

° échelle d’évaluation de la dépression, remboursée 69 euros par la sécurité sociale.


Dr Bruno Lopez - Toulouse


N° 754 - le 12/10/09 : La belle dame escamotée de Méliès

Il se réveille le matin en consultant son carnet de rendez-vous. Il est accablé d’aise. Trente deux rendez-vous, plus les visites inattendues ( mais tellement espérées ). Plus les deux ravissantes visiteuses médicales dont il espère le passage, juste pour obtenir leurs échantillons de gratuité. Il les tutoie, comme il se doit. Il les a vu naître à leur commerce singulier.
Ce soir il se couchera sur une liasse épaisse de billets, d’autres promesses pour le lendemain, d’autres marathons, sans autre vainqueur que l’accumulation des fausses réponses à des demandes tronquées.
Lorsque je le remplace, il se plaint, et me demande compassion. « regarde , Bruno , j’ai déjà trente demande pour demain matin… »
L’homme me rappelle Georges Méliès filmant « la dame escamotée de Robert Houdin ». Méliès filme sa femme, puis un squelette, puis intercale un rideau de fumée. Méliès invente le premier effet spécial de l’histoire du cinéma.
Mon médecin, lui, transforme la structure de ses patientes malades en squelette de la compassion, via un épais rideau de fumée. Et elles repartent apaisées par cet homme de prestige, et de digitation .
J’ai croisé un autre fils de Robert Houdin, proche voisin du premier décrit. Comme Harry Houdini, son malin plaisir est de résoudre le plus d’énigmes symptomatiques en un temps de plus en plus réduit. Comme Harry Houdini qui se plaisait à se délier de ses chaînes, au fin-fond d’une piscine, juste pour améliorer l’angoisse des regardants, il reçoit de plus en plus de patients, et son seul intérêt vital ( comme la carte du même nom ) est de réussir de plus en plus vite ses approximations, erreurs de verdicts et de diagnostics. Il a quarante demandes, de la femme dépressive au cousin diabétique, et bien soit, il résoudra tout, quitte à ce que tout ce beau monde interloqué se demande « où est le truc », ce qui fait tout le charme des magiciens. Quand je le croise, lui aussi a la grise mine des martyrs qui s’immolent en public.

Parfois, lors de réunions professionnelles, nous croisons des formes mineurs du syndrome Houdini. Hommes et femmes particulièrement biens mis, vieux beaux, vieilles belles, ils ont réponse à tout, notamment sur le fait « qu’il ne faut pas, finalement, beaucoup de temps » lorsque l’on connaît bien ses malades. A la fin de leur vie, ils auront distordu la vérité comme Houdini brisait ses chaînes au fin fond des piscines.
Sur leur tombe, au pays de Méliés, et des grandes illusions, ce simple message : « sous peu d’attente, ils auront su combler leur public de milliers d’illusions »

Dr Bruno Lopez, somewhere


N° 753 - le 11/10/09 : Le meilleur des laids

Ici bas, le généraliste est le médecin qui est supposé pouvoir accueillir ( ou visiter ) dans les dix minutes une pathologie qui dure depuis vingt ans, et qui ne saurait durer davantage. Il s'oppose à l'autre expert, le spécialiste, à qui l'on tolère six mois d'attente pour ( enfin ! ) élucider un problème qui dure depuis dix minutes. La société récompense les uns en les faisant usiner à la tâche, les autres en leur accordant aisance et tranquillité.

Parfois, le généraliste, qui se ressent tout de même un peu spécialiste des coups tordus, s'efforce de s'appliquer à lui-même, et aux patients accueillis, la discipline du rendez-vous, juste pour s'efforcer d'appliquer dans la dignité les principes qui lui permettraient de résoudre quatre vingt quinze pour cent des problèmes des patients qu'ils connaît. Or ces jours-là, ces patients qu'il n'a pas eu le temps, ou le loisir, de rééduquer, profiteront de cette rencontre pour exiger la résolution des deux virgule trois problèmes qui sont ceux de leur vie. Puis, si du temps reste, d'exposer ceux de la "petite qui tousse", ou du "mari qui n'a plus de médicaments". Puis ils s’en iront, en se demandant pourquoi l’on va bientôt manquer de ces rares citrons dont on presse si allègrement le jus.

Alors le généraliste ne sait plus s'il est à même de résoudre, ou, pire alerte, se ressent comme incapable de tout mener de front.

Le généraliste, confronté à cette réalité tente, le soir vers dix sept heures, de prendre rendez-vous auprès de l'expert pour élucider tous les problèmes ne rentrant pas dans ce curieux partage des rôles.
Il se verra mandater pour quémander de son autorité, une aumône à quinze jours de ce qu’il se doit lui-même d’exécuter parfois dans la précipitation.

Et là il tombe sur un répondeur, qui lui rappelle qu'il ne vit pas sur la même planète. Car la prise des rendez-vous d'expert ne se fait qu'aux heures où les experts financent une secrétaire. Et ce ne sont pas les heures où le généraliste reste la secrétaire éberluée d'un monde médical désorganisé.

Parfois, de temps à autre , un professeur de médecine générale est nommé. Couvert d’honneur, il part en faculté pour dégarnir encore le front des derniers exécutants.

Certaines mauvaises langues iront à dire qu’il y aura bientôt autant de professeurs de médecine générale que de places vacantes pour être internes en médecine générale…



Dr Bruno Lopez - partout


N° 752 - le 26/09/09 : Propos virulents

D’un côté, des tutelles qui ne rêvent que de l’élaboration d’une ligne Maginot sur laquelle chaque vaillant rond-de –cuir ira de son « action ». « Action », pour amplification des circulaires. « Réaction » pour mise à jour tonitruante des nouvelles consignes ridiculisant les anciennes.

Au dessus d’eux, des responsables politiques qui ne veulent point chuter de leur siège éjectable du simple fait d’une erreur de com.

Aux alentours, des gestionnaires opportunistes qui savent que le temps du marché de l’angoisse est un temps toujours compté, et qu’il ne faut rien négliger tant que la peur est là. Les parachutes dorés se tricotent au fil d’or du communiqué pathétique. Puis la récolte irriguera le politique, fidèle suiviste des commandes vaccinales judicieusement prématurées.

Puis ces curieux employés municipaux. Les « medias ». Joli nom pour ces éboueurs de la Terre qui, chaque heure, au lieu de nous débarrasser des scories de l’accessoire nous livrent et nous déversent de façon obstinée les mauvais communiqués indispensables à notre terrorisation, dans un « poubelle –la –vie » dont il ne faudrait manquer aucun épisode.

Le citoyen, lui, en a marre qu’on « lui en parle tant ». Cependant , en mouton consentant, il répond à chaque promotion et redemande du feuilleton.

« On ne voulait pas vous emmerder, docteur, mais vous savez, avec ce que l’on nous laisse entendre ».

A quand la mise à mort des éboueurs , la mise à bas des lignes Maginot, et le dé tricotage des parachutes dorés ?


Dr Bruno Lopez - Toulouse


N° 751 - le 25/09/09 : L' Amour agrippe

Elle avait bien commencé ma semaine dans ce quartier si bourgeois. Les mères étaient belles, quoique outrageusement esthétisées, et bien coiffées. Les maris avaient de belles situations, et attendaient dans la voiture, tandis que leurs filles se faisaient mollement ausculter pour le tae kwondo, ou que je lorgnai sur quelque dos non scoliotique de maman adepte de la danse « pilates ». Vous savez bien, cette nouvelle danse qui vous muscle l’intérieur, au détriment de l’extérieur.

Ici pas de cmu, pas de : « docteur vous avez besoin de l’attestation » . Nous vivions un bonheur absolu. Clément , quatre ans, est venu me voir avec un brin de lavande, cueilli dans le dernier carré de verdure de cette banlieue charmante.

Puis les écoles ont commencé à alerter les mamans.
« Venez-vite, votre enfant tousse ». Alors tout s’est emballé. Les papas qui attendaient leur fille pour le certificat du tae kwondo, ou les mamans adoratrices du « pilates », ont dû refaire le chemin du cabinet médical. Et le docteur qui avait fait les certificats dans la joie a commencé à trouver le ballet un peu fou…. Les rapports plus tendus.
Et que je te vide l’école et que je te remplis ma salle d’attente.
« Alors elle est comment la grippe de ma fille ? ».

Ensuite cet homme qui est venu pleurer. Seize ans de bons et loyaux services. Une femme belle, des enfants pleins de clubs à fréquenter, et de licences à renouveler. Et puis sa lettre de licenciement.

Et puis une autre école, un rapatriement sanitaire absurde des enfants qui squattent le cabinet. Des profs qui vont être payés à rien foutre, pour raison sanitaire, et des clowns de ma sorte condamnés à pas l’affirmer, qu’elle soit A, B ou Z. Pour plein d’impôts l’année prochaine.

« Docteur, ma fille avait 37°9, mais comme elle avait pris un doliprane le matin, ils m’ont dit que ça valait bien un 39 °, alors je vous l’emmène quand même »

La lavande de Clément clapote dans un gobelet médical. Dernier vestige d’un monde interrompu. Où seul l’amour agrippe.

On m’a parlé d’un médecin qui ne serrait plus les mains, d’un autre qui savait, au toucher dire lesquelles étaient des « A ». Médecines parallèles.

Cette grippe A, moi je dis que c’est un manque d’amour. Les grands ne savent plus que prendre, et convoiter. Maintenant, ce qu’ils ont peur de se donner, c’est de la morve, et des virus.
Les journalistes, leurs conneries, c’est du manque d’amour pour les médecins qui se tapent la corvée de l’absurde d’après l’école. Roselyne Bachelot, ta connerie, c’est le manque d’amour pour les budgets de la nation.
Les aluminés des labos qui dupliquent la trouille, c’est du manque d’amour pour leurs prochains. On devrait les obliger à se piquer entre eux.

Bon, je dois partir, on m’annonce trois rapatriements d’école…ça va, Clément ?


Dr Bruno Lopez -Toulouse


N° 750 - le 25/09/09 : Dernier étage, pas d'ascenseur

Le premier rendez-vous n’est qu’à neuf heures, et il semble bien que ces si prévisibles visites imprévues ne pourront déranger cette promesse de répit.
Un café chaud au café du coin , l’agenda posé sur la table du petit matin. Le cafetier vient de saisir que vous êtes le remplaçant du docteur, de celui qui n’a jamais le temps de passer au café.
Et le téléphone portable sonne. La dame de neuf heures , celle qui vous attendrait sagement en salle d’attente, vous appelle en larme sur le portable. « Je ne pourrai pas venir docteur, j’ai trop mal au dos ».
Vous prenez non sans mal son adresse, en repliant l’agenda du bonheur confisqué. Et vous vous rendez à l’adresse indiquée, en blâmant ce merveilleux système qui fait de nous les lustreurs de coursives. L’immeuble semble moche, les noms scotchés sur l’interphone. Ce sera donc le quatrième étage. Et vous cherchez l’ascenseur. Celui-la même que vous auriez pu imaginer accompagner la dame vers son rendez-vous programmé, tandis que votre café aurait répandu en vous ses bienfaits.
Elle vous attend pliée en deux,comme son linge répandu en autant d'empilements maladroits, vous remercie d’être venue, et vous guide vers sa chambre d’enfant, celle où elle ira nicher sa douleur pour un examen sans appel. Elle a vraiment très mal. Comme sa chambre doit être peu présentable elle s’est allongée sur le lit de son enfant.

Dans sa cuisine, une table en bois étroite , un bol de lait interrompu pour sa petite, que la voisine a amenée à la crèche. Une requête d’indulgence pour une caisse d’allocation. Le mot « son papa » esquissé sur ce brouillon comme l’évocation d’un marin parti au large depuis longtemps. J’essaie de la faire sourire dans son malheur. En protégeant son arrêt –maladie des miettes et du désordre des gens pliés en deux.

Parce que je suis le premier recours d’un quatrième étage sans ascenseur, et le dernier représentant d’une race simplement adéquate à soulager les malheurs qu’on lui laisse de plus en plus l’opportunité d’observer, je suis généraliste, atroce privilégié qui n’a point le loisir de conserver le temps nécessaire à espérer les dissiper.


Dr Bruno Lopez - Toulouse


N° 749 - le 06/09/09 : La pandémie de l'homme idiot

Il est de licite de constater les différentes entorses au bon sens concernant la politique vaccinale de notre gouvernement. Mais il est possible d'avoir une lecture non "révoltée" de cette gestion de crise, moins partiale que celle émanant de notre profession sinistrosée, lecture liée à la sociologie de notre pays, voire de notre civilisation.

Voici huit mois, nous allions connaître la fin du capitalisme, dans sa forme outrancière, dite "mortifère". Les traders, les PDG de banque, allaient mourir étouffés de notre digne reproche, à nous être, primo, faits plumer, puis, secundo, faits rançonner pour réanimer le monde de leur incurie.

Huit mois plus tard, le mensonge doctrinal le plus colossal de notre monde matérialiste laisse redistribuer des bonus aux vilains élèves de la veille. Le monde "grippé de ruine" laisse ressurgir ses indélicats banquiers de la tragédie, désormais évitée. Et nos gouvernants doivent avoir une bien plus triste idée de nos capacités réactives que nous ne saurions la ressentir vis à vis de leur apathie à si vite tolérer l'intolérable.

Voir venir un virus est une autre affaire de co-gestion des consciences et de remise en responsabilisation de nos élites. Eradiquer un trader fut chose impossible. Mais se laisser mener par un virus, qui pourrait seulement l’imaginer ?


Qui faudra t'il vacciner en priorité ?
Les vieux ? Pas trop touchés à priori.
Les jeunes ? Et si le vaccin devait susciter des milliers d'invalides .
Les chômeurs ? Pas besoin, ils sont déjà suffisamment nombreux....
Non, ce sont les traders qu'il faut vacciner, pour qu'ils puissent , l'année d'après, se partager les dividendes de la manne vaccinale !

Retour sur le foyer initial. Nous n'avons plus les chiffres de la pandémie au Mexique. Dans les premiers jours, il nous était affirmé que tous les mexicains, ou presque, allaient mourir. Puis il suffit que le pays, moins bien loti que nous en budgets sanitaires, ferme ses restaus et écoles, pour qu' en deux semaines la pandémie régresse.

La propreté, l'hygiène et le confinement sont les seules valeurs "rentables" de la prévention du H1N1. Le vaccin, vite et mal fagoté, n'est qu'une réponse idéologique de pays largement sur doté en devises sanitaires, et dont les dirigeants sont prêts à tout pour éviter la colère populaire.

Ne pas tenir à la disposition des masses des vaccins, même dangereux, a la particularité d'engendrer un éventuel retour immédiat de reproches populaires, sanctionnés par des démissions à la chaîne . Dilapider l'argent commun en tracts offensifs, en bulletins d'alerte grotesques, et en vaccins plus ou moins cautionnables fera, au pire, l'objet de sarcasmes, ou d"indignations différées, dont le politique n'a pas à avoir peur de façon individuelle.

La démocratie sanitaire a vu, au fil du temps, s'hypertrophier son bras mutant qu'est la démagogie, et son allèle dominant qu'est la puissance médiatique. Nous parle t'on jamais, au quotidien, des trois cent cas d'infarctus liés au mauvais penchant qu'est le tabagisme ? Nos journalistes se sentiront -ils mal à l'aise de ne rien nous dire, cette année comme les précédentes, sur le fait que la bonne vieille grippe tue ses cinquante personnes par jour, et que trente diabétiques sont amputés à la matinée du fait de notre incapacité à bouger nos mœurs alimentaires ? Non, seule la grippe A intéresse, et interrompt à toute heure le journaliste de son message en cours. L'avis de grippe A est à nos consciences de manipulés ce que l'avis de tempête est au pécheur breton. Un cas de légitime terreur.

Nos gouvernants gouvernent avec le principe de frilosité comme règlement de base. Les Cassandres de tous genres tomberont à bras raccourcis sur le décideur qui ne gesticulera pas d'assez bon matin pour endiguer cette grippe. Comme il étouffera mollement celui qui aura eu l'extrême irresponsabilité d'inoculer de bien frénétiques vaccins.

Nous avons inventé la grippe qui n'est probablement pas la plus maligne du monde, mais celle qui est destinée à effrayer le plus d'idiots. L'épidémie de vaches folles n'est plus qu'un lointain souvenir.

La pandémie de l'homme idiot est, elle, une toute autre affaire.



Dr Bruno Lopez - Toulouse


N° 748 - le 29/08/09 : L'effet blues noir

Another sunset boulevard, vision glauque du cardiologue devenu, du fait des prétentions de son client, le marchand de sable livreur de propofol. Puis ce même ambulancier, vous savez, celui qui a déjà ramené Marylin à la morgue, JFK à l’hôpital de Dallas, et Jim Morrison au père Lachaise.

On a tous connu ça, des insomniaques vous appelant, et vous réveillant, à cinq heures du matin parce qu'ils ne dorment pas.
Mais là, c'est plus qu'insupportable. Bambi est votre principal client, vous devenez son larbin anesthésiste, vous cédez à tous ses caprices, et puis vous poussez la seringue, parce que, vous aussi, vous avez besoin de dormir.

Avant hier, j'ai reçu une folle du propofan. Elle n'avait rien à voir avec Michael Jackson, et moi, pas grand chose à voir non plus avec un cardio- dealer . Mais il a bien fallu lui trouver aussi autre chose.

Puis cet après-midi, cette cohorte de Jackson five, or six, me réclamant leur « renouvellement » . Putain de mot, « renouvellement » . Au prétoire, on appelle ça « reconduction de peine ». En médecine, c’est du « renouvellement ».

Alors Conrad Murray, le bon cardiologue à effet blues noir, il lui fournit son « renouvellement » à son client favori. Puis il masse, il masse, jusqu’au dernier sommeil.

Lorsque les héros meurent, on se répand en condoléances sur la genèse des martyrs. On biffe d'un raccourci vengeur la dérive des salauds.

Mais c'est vrai que ça devait devenir compliqué, pour Conrad Murray, de faire dormir Bambi, sans trop pousser sur la seringue.


Dr Bruno Lopez - TOULOUSE


N° 747 - le 27/06/09 : Llora el telefono

“ Ecoute, maman est prêt de toi ? Il faut lui dire, maman, c’est quelqu’un pour toi ! »
Quand j’étais môme, je me demandais bien pourquoi Claude François embêtait cette petite fille bien tranquille chez elle, avec ses gros sabots (en fait je crois qu’il avait des talons compensés) et la dérangeait toujours dans son quatre heures, juste pour bousiller son mental en pleine construction. « Le téléphone pleure » ; « the telephone is crying », « llora el telefono ». Deux millions quatre cent mille quarante cinq tours écoulés en quinze jours, comme un Virus dégoulinant pour mutants de Panurge.
Juste pour lui annoncer qu’il avait fauté avec sa maman. Comme si ça pouvait pas attendre.

Depuis que j’ai quitté mon cabinet, le directeur de la Dass me fait l’effet d’un Clo clo pandémique. Où que je sois, où que j’exerce, ce type me suit et m’empêche de mener mes consultations.
Dix fois qu’il me maile que mes masques sont « prêts à chercher au bureau-relais », cinq fois qu’il me faxe qu’on a encore dépisté « cinq nouvelles rougeoles » en Haute Garonne, et «deux listérioses» dans le Périgourdin.
Ce type pleure dans mon téléphone à longueur de campagne. Et je n’en peux plus !
Plus une seule consultation sans que je me dise, «il va pas me rappeler, « cloclo » , avec son : « je vais à Rio (mais je mets mon HPP2) » ou encore : « les sirènes du port d’Alexandrie (sont à éviter chez la femme enceinte) »
L’Orson Welles de l’apocalypse virale, le nostra–dass-m’use de la Préfecture. Je ne sais plus comment m’en défaire. Ce type grippe mes neurones.
Il arrive un moment où ça commence à bien faire, toutes ces alertes. Finalement, je me demande si je préférais pas l’alerte de (France) Gall, avec son « débranche (débranche toutes) ». Un charme épidémique, la Gall.






Dr Bruno Lopez - en mission


N° 746 - le 18/06/09 : Deux morts sur ordonnance

D’abord, il y a sept mois. Une femme m’appelle sur mon portable . « Je sais que vous êtes à la recherche d’un nouveau poste, mon mari vient de mourir subitement, alors j’ai pu avoir vos coordonnées »
Puis il y a huit jours. Un jeune confrère m’appelle. « Tu sais , je viens de reprendre une clientèle de grosse activité. Et j’ai bien peur pour cet hiver de ne pas y arriver tout seul ».
Les deux appels se confondent. Par courtoisie je me rends sur place.
Un havre de paix, désormais sanctuarisé. Piscine. Dix mille consultations. Parc impeccablement entretenu. Six cent visites. Grand parking accueillant. Deux cents visites de dimanche. Un cabinet médical attenant à la demeure. Trois mille visites de nuit, ou de dimanche. Lieu austère. Dépose de plaque : une consultation. Une plaque fraîchement posée sur celle du disparu.

Un agroupement de patients devant le cabinet. Un homme en « marcel » lit l’ Equipe dans la salle d’attente. Une jeune fille prostrée, en face de l’homme, attend , les bras en croix.
Dehors, trois autres femmes, plus âgées, attendent l’heure du début de la consultation.
La chaleur est de plomb.
Je demande à l’une d’elle : « vous pouvez me dire si le docteur est déjà arrivé, je devais manger avec lui, je suis un confrère ».
Elle me répond : « nous l’avons vu partir ». L’autre : « il est parti avec sa mallette, ça devait être une urgence ».
La première : « vous voulez que je lui dise quelque chose ? »
Moi : « non, ce n’est rien, dites-lui juste que je suis passé ».
Il est donc fort possible que je laisse ce type être le prochain mort sur l’ordonnance. Il y aura sûrement le loyer à payer, et puis tous ces gens qui font la ronde, qui essaient de voir déjà si,
« voyons , le jeune docteur est-ce qu’il va être aussi dévoué que l’ancien ? »…
Il est treize heures trente, je laisse la chape d’inéluctable se reposer sur l’édifice solide des rendez-vous prémédités. L’homme qui lit l’ Equipe attend son tour. Il a bon espoir, arrivé le premier, il passera dès que le jeune docteur sera rentré de sa visite.


Dr Bruno Lopez Toulouse


N° 745 - le 17/06/09 : Docteur je vous paie

Belle et élégante comme le souvenir de la jolie femme qu’elle avait dû être, elle me piste à l’entrée du cabinet. Je suis déjà en retard, le secrétariat à distance (du docteur que je remplace) a copieusement orné toutes les niches horaires que mon collègue a l’habitude de lui fournir, en guise d’appâts journaliers . Deux ou trois personnes programmées attendent déjà.

Je ne supporterai pas cette cent millième dérogation au respect des gens qui essaient de tenir leur timing. Je sens que je vais la démolir.
« Il s’agit juste de me remplir ce document ». Je le savais, comme je savais que j’ allais ne pas céder.
Je suis en train, précisément, de remplacer un homme qui se met en quatre pour chacun de ses clients. Soit environ quatre plis trente cinq à quarante fois par jour. Comptez, s’il vous plaît.
Un jour il a plié deux coronaires, en plus.

Elle va s’asseoir, furieuse, et laisse passer les patients, qui ne sont pas peu fiers de voir enfin un gendarmologue débouler dans un tel club d’asservissement mutuel.
Quand son tour arrive, elle a quasiment les larmes aux yeux. «Jamais, savez-vous, mon docteur ne m’aurait fait subir cela».
Je tente bêtement de lui prouver qu’il n’y a pas d’affront. Que la France est le pays où les docteurs sont les plus mécontents d’être retardés par des patients qui ne se cessent de déplorer que leur médecin soit en retard.
« je vais vous payer, docteur ».
Je remplis son papier, vous savez, ce qui va rassurer le créancier pharmacien, qui le réclame depuis huit jours.
Je ne réclame rien, et nous négocions brillamment la sortie de crise. Vieille baderne abasourdie par tant de toupet, vieux remplaçant sur le retour, un peu vengeur des causes perdues.
Elle me rappelle une trentaine de minutes après. « En partant, docteur, vous m’avez donné une enveloppe qui vous appartient, je crois . Je vous la rapporte tout de suite ».
Elle frappe à ma porte, radieuse. La recette en liquidités des trois derniers jours. J’avais tout glissé dans son sac, avec son ordonnance imbécile.

Nous, médecins , générons les monstres d’inconséquence qui nous rendent parfois aigris, comme nous générons parfois nos bonheurs inattendus grâce à une deuxième lecture de nos aigreurs.
Nous nous sommes embrassés en partant.
Jamais son docteur ne lui avait fait subir cela.


Dr Bruno Lopez - Toulouse




Dr Bruno Lopez - Fonsorbes


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