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N° 713 - le 10/05/08 : La robustesse de la demande

Douze mars 2022.
Nouveau record ce matin pour le baril de bonnes intentions. Cent vingt euros pour une consultation de médecine générale!

Plusieurs raisons , selon les économistes, concourent à ce phénomène d’allure irréversiblement mondiale. Primo, la robustesse de la demande. Il semble que dans la plupart des cantons la demande reste forte. Le besoin vaccinal, l’habitude de ne pas se déplacer dans sa vie sans carburant médicalisé, l’absence d’inventivité des décideurs en ce qui concerne l’encouragement à l’usage des énergies non polluantes , tout concourt à ne pas voir se dégonfler les files d’attentes. La pénurie s’installe, et même s’organise.
Secundo, l’inertie des pouvoirs publics vis-à-vis du laisser-aller de l’OPEP. L’organisation des petits exploitants de la pathologie sait que rien ne lui sera plus, désormais, opposé.
Depuis des lustres, en effet, il avait été promis aux exploitants déboussolés que la médecine serait érigée en produit d’excellence par essence.
Et les efforts soutenus des grandes mutuelles pour brider demande et sous payer les petits exploitants ne semblaient plus avoir de sens.
Les réserves en médecins généralistes paraissent désormais , selon les experts, se limiter à dix ans. Même si de vieux champs, de fort age, continuent d’être exploités dans certaines zones rurales au-delà des cadences raisonnables d’exploitation.
On voit, devant la montée des courts, certaines mines rangées dans une retraite aisée se remettre en action.
La tentative des grandes compagnies de creuser de nouvelles zones d’exploitation en Roumanie, et dans tous les pays de l’ est, n’a pas réduit la flambée des prix.
Les stations de nuits, dédiées d’ordinaire aux urgences, se voient prises d’assaut par les resquilleurs qui ne s’accoutument pas aux nouveaux tarifs. Des caméras cachées sont installées partout, afin de dissuader les fraudeurs.
Selon les économistes, on parle, pour Noël du prix de la médecine générale à douze euros les cent grammes. Soit deux cent euros pour un plein de bons sentiments.
Alors du coup, les scènes curieuses se multiplient au niveau des pompes à symptômes. Tel usager qui réglait d’habitude ses différents niveaux ( cholestérol tension, frottis, strepto-test ) pour vingt euros se voit désormais chichement délivrer un comprimé de viagra juste pour éviter la panne des sens.
Nul ne sait plus, à l’heure qu’il est, où s’arrêtera le cours de la médecine générale.



Dr Bruno Lopez - Hérault


N° 712 - le 05/05/08 : Cockroft, Ubu et moi

Je me croyais un type plutôt scrupuleux. A l’heure tardive où je faisais mes prescriptions biologiques, je prenais un plaisir masochiste à chercher le poids et l’âge de mes patients. Surtout s’ils étaient vieux, et que leur néphron réagissait à nos poisons comme une oreille fatiguée le fait aux vibrations de Led Zeppelin ou des Stones.
La fameuse « clearance de la créatinine » me revenait fidèlement , et me départageait des ordonnances ignardes de la plupart de mes confrères.
Du style renvoi du labo avec : « poids non précisé ! »
« Cockcroft et Gault » . Je ne me demandais plus pourquoi Cokcroft avait détrôné Millau dans le guide des bons cuisiniers du néphron. J’avais en main le bon guide, un point c’est tout.
Le 6 mai 2008, certes après en avoir entendu la rumeur propagée par un gérontologue plus avisé que moi, la nouvelle n’en fut pas moins fatale. La clearance de la créatinine, ma foi, ma bible, était devenu une mesure désuète . En effet, le poids recueilli en était souvent faux, donc l’exploitation malhabile.
Non, après soixante quinze ans, c’était désormais le MDRD qui devenait la bible. La formule en était simple : DFG pour 1Mètre 73 = 186xcréatininex âge x0,742 (pour les femmes only )x1,210 pour les afro-américains.
Fini donc de s’éreinter à mentionner : « soixante seize ans, et quarante six kilos ».
Désormais, ce serait plutôt : « femme blanche » ou « homme, sénégalais » .
Cher Cockroft, si tu me lis ce jour, ne me demande pas pourquoi je te suis infidèle Vas dire à Gault de ranger ses archives. C’est désormais MDRD in France.
Un jour Ubu roi s’énerva et passa du « merdre » au «  remerdre » . Clearanciers de la créatinine, rangez vos pavillons de complaisance. Le vent nouveau est arrivé. Protégeons la femme blanche et laissons rire le roi Ubu.



Dr Bruno Lopez - Hérault


N° 711 - le 25/04/08 : L'automne à péquins

Hier, j’ai entendu, rassuré, que nos soldats étaient arrivés à Kaboul, pour qu’on y rouvre un hôpital Et à Vesoul on enverra les CRS, juste pour qu’on arrive à accepter de les fermer.
C’est vrai qu’il fallait faire quelque chose pour boycotter nos jeux de pauvres péquins. Notre déficit sécu est un trou béant, au fond duquel les industrieux du gaspillage attendent leur compte, et ne sont pas prêts de lâcher leur proie.
Demain, il y aura de grands hôpitaux pour les choses graves, que l‘on aura su rendre rares. Et quelques petits pour les petites choses, qui se voudront nombreuses.
Il y aura de grands remboursements pour les médicaments « essentiels ». Et de petites punitions envers ceux qui oseront avaler des principes économiquement insignifiants. Nos nourrissons « normaux » rejoindront les mauvais indices de mortalité des faubourgs de la Nouvelle Orléans. Mais, dans Paris match, la prouesse des réanimations de prémas, ( de moins de cinq cent grammes surtout ! ) nous redonnera du baume au cœur !

Concentration des incompétences humaines au profit de la cohésion économique des compétences techniques.
Les médecins « nuls » seront regroupés pour s'occuper de façon banale et rapide des choses légères. Les médecins « compétents » seront affectés à traiter de façon éloquente, mais probablement sur liste d’attente, les choses graves affectant les gens sans importance, et de façon rapide et démonstratrice les choses bénignes affectant les gens qui, eux, sont d'importance.

Un ami me disait hier : « à Lyon, qui n’est pas le désert médical, il n’y a plus de généralistes qui se déplacent » Pourquoi, ami, ne trouverais-tu plus scandaleux que la vie ait foutu le camp de ma campagne où tant de vieux croupissent, et t’étonne en même temps qu’elle subsiste mal dans ta cité ? Le courant d’air humanitaire ouvert par la médecine générale aurait-il devoir uniquement de cité et, deuil économique de campagne, oui, je te le demande ?

Quand la campagne meurt, Marcel, et que tu l’acceptes, c’est concevoir déjà que le poumon encrassé des villes va se prêter à la greffe pour remplacer les poumons sains. C’est depuis fort longtemps que nous, « péquins des villes », généralistes bafoués par un monde qui ne nous reconnaît que dans la paperasse, aurions dû migrer vers la campagne au lieu de nous bunkeriser. Oui, si seulement nous n’avions pas à eu à rester près des facs, pour que nos enfants aient à devenir cardiologues pour les dents les plus longues, ou médecins-conseils pour les plus réalistes.

Hier, cette jeune fille, à qui je refusais un improbable vaccin à cent euros (« mon dieu , à la télévision le professeur de gynéco a dit que ce cancer tuait !»), semblait satisfaite du traitement que j’avais mis en route pour autre chose. Pour un mois, juste pour voir. J’attendais un semblant de reconnaissance, mais sa maman me fit un reproche. En ayant marqué la quantité pour un mois, alors qu’il existait des boîtes de trois, j’avais un peu écorné la franchise de sa fille.

Préve-nuire à prix d’or, et soulager au rabais. C’est notre automne à péquins. Demain, ou dans un an, dans mon village, ou bien nous serons deux médecins, à rigoler de notre automne à péquins, ou bien nous n’aurons plus de médecin, assis tout seul à contempler la flamme.

Dr Bruno Lopez - Hérault


N° 710 - le 16/03/08 : Travailler moins, pour souffrir moins

La chasse à l’arrêt de travail injustifié est lancée de façon « expérimentale ». Quelques départements pilotes , tels des Schumacher de la compétition mondiale, vont donc, sans préavis, se rendre au domicile de l’évidence : cinq pour cent de fieffés paresseux mettraient donc en péril l’équilibre d’une assurance maladive de l’incivisme de ses poussifs.
Je fais partie de ces mesquins qui prescrivons ces flagrants délits. Je reçois tous ces scélérats qui n’y arrivent plus et qui réclament que l’on cesse, même momentanément, leur « torture ». C’est une drôle de spécialisation dont la sémiologie résiduelle varie en fonction des doctrines politiques.
Il y aurait donc une France courageuse, qui ne nous demanderait rien, hormis des vitamines et autres antidépresseurs placebos, puis une autre, que nous encouragerions à la paresse, grâce à nos petits bulletins- oranges dont la validité est remise en question.
Alors, rien de plus simple que de convoquer tous les délictueux. Le médecin hors statistique et le malade hors modération. La mise en place du plan pilote. Consistant à éjecter les passagers indélicats.
Qu’il soit permis de suggérer ici une autre prise en compte de l’ »injustifié« , du travail , de l’ »arrêt injustifié du travail justifiable et de celui, justifié, du travail ressenti comme injustifiable.
La France des fins de mois, celle des pleins de gazole qui n’en finissent pas d’augmenter travaille souvent à contrecœur. Son remède, nous venons d’en être convaincue est l’heure sup.

Une autre est moins connue, et tout aussi digne de compassion. C’est la France des débuts de journées, la France de tous ceux qui vont au travail avec la nausée aux lèvres. Perte de sociabilité au travail ( les autres s’y emmerdent aussi ), rupture de la considération, impression de servilité, besoin de savoir jusqu’à quelle zone de rébellion le fouet ne claque pas, nous en rencontrons tous de ces arrêts de travail justifiés aux yeux hagards de ceux qui nous les implorent du simple, de l’évident, fait qu’ils n’ont plus goût à leur uniforme. C’est la France du « travailler moins pour survivre un peu plus ».
Alors convoquer ces gens, les traquer chez eux grâce aux médecins intérimaires du contrôle impromptu, à quoi cela servirait-il, si ce n’est à ramener quelques « têtes de meneurs » qui sombreront, pour l’exemple, dans le travail à reculons ?
Imaginons une autre césure. Que l’arrêt injustifié de travail soit sévèrement sanctionné, c’est probablement une forme de maladie sporadique, et non contagieuse, qui mérite probablement la reconduite au bureau manu militari. Mais qu’on se pose un peu plus de questions sur ces zombies qui n’ont plus goût à rien, ni au repli, ni au retour prématuré à leur travail, rendu injustifié jusque dans son arrêt. Ne les traquons pas, monsieur Van Rockengheim. Consacrons leur quelque écoute. Redéployez l’argent des médecins traqueurs qui débarquent au petit matin pour se faire refuser un café froid dans la demeure des « inciviques » souvent en mal de sens.
Vous allez transformer cinq pour cent de malheureux en cinq pour cent de rejetés. Et parfois métamorphoser le supposé injustifiable en radicalement irréversible. C’est ici que recommence la mission du soignant, et la prière au « contrôlant »

Dr Bruno Lopez - Hérault


N° 709 - le 07/03/08 : La médecine à deux voltages.

L'étude est implacable. Dans le Massachussets.
Envoyez de terribles décharges électriques à votre malade. Prémediquez- le de dragées à deux dollars et cinquante cents. Il vous louera. Proposez-lui quelque pilule à dix cents, promotionnelles. Il vous poindra, en criant sa douleur. 85% des survoltés seront soulagés par les pilules chères. Uniquement 61% des soulagés ( à moindre coût ) le seront, réellement.
L'étude du M.I.T résume nos vies. Nous ne pouvons gagner. Nous sommes tentés de soulager si vite, si bien, et à si faible coût que nos chances sont faibles vis à vis de l'inaccessible rêve.
Et lorsque le rêve inaccessible nous laisse plusieurs chances, de par nos sauts de puces, à résoudre le mal, nous serons doublement villipendés, pour notre mesquinerie.
J'avais tenté de changer les rideaux de mon bureau, de fournir les meilleurs ordinateurs, et le plus beau sourire pour étoffer mes vingt- deux euros.
J'étais une atypie, un effort louable. Mais point une denrée désirable. Certes depuis les pilules à zéro dollars dix cents sont, elles aussi, moins accessibles. Il n'empêche. Leur coût comparatif est faible, si faible. Je sais la haine, et la terrible violence contenue dans la médecine à deux vitesses. Celles qui se déclinent chez nous, à nous confier que les "autres" sont si chers, si loins, si désirés.
Mais cette médecine à deux voltages est une pire blessure, à notre amour propre, à notre dévouement. Et si demain nous devenions plus chers ? Quelle terrible, quelle insolente et hasardeuse mise en confrontation des éloquences...
Mais rassurons les magiciens. L'irrationnel est la pilule du lendemain, aussi.

Dr Bruno Lopez - Hérault


N° 708 - le 20/02/08 : United stats

Nous voilà bien ! La chute spectaculaire de la prescription d’hormones femelles aurait précipité le risque de cancer du sein vers des abîmes inattendus . En même temps, d’autres statisticiens, moins appointés par l’industrie antihormone, arrivent à point nommé pour nous dire que, dans la même période, le nombre de tentatives de suicide, chez les femmes sevrées en hormones, a été , dans la même période en hausse de 31% !
Plus généralement, les quinquas américains se suicident plus désormais. Sur les vingt cinq mille suicidés annuels, quatorze mille ont entre cinquante et cinquante quatre ans.
Ils ont, nous avons, triché, un peu. Nous avons ruiné nombreux nos existences à devenir de vieux beaux parfaits, remodelés par quelque balnéothérapie, ou produit phare. Notre langueur pénienne a été largement revitalisée par telle ou telle molécule. Nos épouses se sont vues offrir quelque liposuccion, ou injection sous les paupières, et pourtant….
Nos enfants pour lesquels nous voulions une planète digne ne sont pas, au final , si chouettes que ça pour la planète.

Le généraliste français moyen est actuellement âgé de cinquante deux ans. Il se retrouve coincé entre le désir de finir point trop écorné par l’érosion monétaire des classes déclinantes, et le sentiment légitime de n‘être que le rabatteur des meutes randomisées.
Soumis aux pressions juridiques que l’on connaît, il ne voit pas que le péril spécifique qui le guette est , non seulement le sien, mais celui de toute sa cohorte d’âge., celle qu’il est sensé protéger , avec les autres d’ailleurs.
A cinquante ans, on a donc de plus en plus envie d’en finir.

Consoeurs n’arrêtez pas vos onguents. Si mourir moins du cancer du sein se paie au prix fort des autolyses, ne laissez point les statistiques des uns vous rendre amères des statistiques des autres.
Confrères, riez un peu. Nous ne sommes pas, à cinquante ans, aussi performants que nos records un peu accommodés.
Nous avons la co-responsabilité de ces valses-hésitations de morbidité. Traiter les uns, enduire les autres, et maquiller les uns et les autres du fonds de teint de l’intox à libération prolongée n’est
la plupart du temps que la distillation d’un monde de l’illusion , à dénouement différé.
Comptons nous tels que nous sommes. Malléables, versatiles aux modes du savoir intéressé et extrêmement retournables en fonction des circonstances. A force donc de vivre idiotisés, nous mourrons donc de la même façon.
Sauf à trouver un bonheur de substitution. Et sans hormone SVP …




Dr Bruno Lopez - Hérault


N° 707 - le 08/02/08 : Quand t'es dans le désert

C'était Capdevielle. Un chanteur chauve, un Springsteen du pauvre qui rythmait nos sorties en boîtes de nuit. Avec quelques copains externes en deuxième année, nous draguions les étudiantes en pharmacie.

"Quand t'es dans le désert, depuis trop longtemps -en -en. " C'était nul à chier, comme de mourir au Portel pour une menace téléphonique. Mais on dansait là-dessus. Ensuite on est devenus généralistes. Et les pharmaciennes ont épousé des notaires. Certains d'entre nous sont devenus ventripotents, d'autres pauci-potents de banlieue, et puis d'autres encore omni-potents de campagne. Normal, personne ne veut plus y aller.

"quand t'es dans le désert en campagne",et que tu es un généraliste, tu es comme le maire : le type qu'on réveillait la nuit pour annoncer le décès du petit dernier, tu sais celui qui a enroulé sa R5 sur l'arbre ivre du retour de boîte. Et celui à qui tu mets les menottes quand on l'inculpe pour négligence, tu sais, le poteau gauche du but qui se détache et percute le gardien. Faute au maire. Alors qu'à Paris, quand un squatt brule, on menotte pas madame Boutin.

Moi je suis le "nouveau docteur de cinquante ans". Dans le village on m'attend comme le messie. "messie docteur que vous venez à domicile", "messie docteur que vous avez mal soigné ma mère", "messie docteur que j'ai la CMU". Je n'ai pas peur de mon choix, j'ai surtout peur des choix qu'on m'impose. Appeler le samu dès que ça tangue, ou jouer à Peloux pour pas déranger les vrais urgentistes. Et se retrouver comme un messie déboulonné. Une balle dans le coeur.

Je leur ai dit en arrivant. "Ne me demandez pas de faire à cinquante ans, avec moins de forces qu'eux, ce que les jeunes, par sagesse, refusent de faire par force."
Dr Bruno Lopez - Hérault


N° 706 - le 23/12/07 : Se donner la peine

J'ai probablement rencontré avant-hier l'homme le plus important du monde. En haut d'une cote, dans ce village qui s'appelle Quarante. Comme je lui avais dit que je passerais sur le coup de quatorze heures, il m'attendait derrière la porte vitrée de sa maison.
Quatre vingt deux ans, vivant seul, atteint déjà de ces poly-pathologies qui vous rapprochent de la mort. Avec méticulosité, nous avons parlé dans ce silence qui caractérise les visites à domicile, ce dont j'avais totalement perdu l'habitude
Je ne savais plus ce qu'étaient les visites à domicile. Ce sont des gens qui vous reçoivent. Et si votre portable a le bonheur de ne pas "passer" au travers des cloisons étanches de l'intimité, ce sont des gens qui vous reçoivent sans indiscret au bout d'un autre fil, d'une autre ligne
Cet homme a ri de ses handicaps, j'ai ri des miens, de ma trousse, et de ma frousse revenues à de plus simples prétentions.
On se demande avec étonnement, ou sens de la récupération corporatiste, ou syndicale, pourquoi les jeunes ne veulent plus s'installer en campagne. L'explication n'en viendra pas des démagogues de ville, ou des décideurs de ministères. L'explication viendra de ces sensations magnifiques et terrifiantes de l'homme médecin -seul qui , outre d'avec sa conscience et le juge, doit aussi se battre avec le don à l'autre
Celui que les campagnes peuvent encore s'offrir. Des populations vieillissantes qui, derrière leurs cataractes, restent avides d'humain, de don de l'autre, car c'est déjà un sacrifice pour eux que de s'accrocher à la vie. En face, des hommes et des femmes qui seront inéluctablement jugés, et jaugés, dans leur omnicompétence là où la science vacille désormais en progrès plus ou moins palpables et en déclins flagrants de solidarité
Etre médecin de campagne, c'est être "le" et "au" regard de tous. C'est devoir plus qu'ailleurs ne pas décevoir dans la "tournée" qui va de la boulangère arthrosique à la quincaillière diabétique. C'est déja se ressentir comme le gardien d'une communauté qui n'acceptera que du bout des lèvres de ne vous savoir "pas là"
Etre médecin de campagne, c'est vingt kilomètres à parcourir pour le flacon d'urine, ou l'entorse de la cheville. Il faut être fou, belge, ou vocationnel comme ces curés d' Afrique attirés par la chaleur des communautés d'ici pour s'y lancer
Mais c'est pourtant la seule médecine de vie qui ne sent pas insupportablement chapeautée par d'autres compétences. C'est une douce et contraignante sensation que de se mettre dans le guêpier des obligations fortes, et de revenir à ce qui faisait l'apaisement des consciences généralistes, se donner de la peine sans trop en recevoir en détour. Ce dont les jeunes ont intuitivement peur, probablement




N° 705 - le 06/12/07 : Le bristol et le scaphandrier

Il existe sur cette planète médicale quelques âmes qui poursuivent, ou reprennent, la médecine générale sans se soucier de savoir s'ils vont être "sous" modiclick, ou maudistory.
Même si je me suis déjà fait tancer à prétendre qu'on pouvait être généraliste sans informatique, je m'y remets un peu.
C'est d'ailleurs marrant que les confrères se disent "sous" telle, ou telle, machine, un peu comme on est "sous" augmentin ou "sous" antidépresseur.
Dans mon nouveau village, j'ai hésité, et hésite encore à rebrancher mon ordi. Je compte davantage sur l'aménagement des chaises et de la table d'examen.
Avant hier, un corniaud disait au poste que bientôt une "médicarte" vaccinale allait permettre aux médecins d'entendre l'alarme de l'oubli vaccinal.
Au cri du Douglas, ou au silence sépulcral du pneumothorax succéderait bientôt le "cri" de la carte.
Au risque de déplaire, je prétends que l'intronisation du clavier et de l'écran a transformé nos officines en petits commissariats de quartiers, en agences bancaires secondaires fin- prêtes à transmettre aux places boursières de conséquence les avoirs de nos clients.
Un chef nigaud informe, attisé, qui plus est, brandissait, tel autre soir, la menace d'une autre nature. Point ne serait possible, disait -il, de rajouter sur tel disque dur, a posteriori, une initiative médicale intelligente pour compenser, ou dédouaner telle idiotie prescrite à la légère lors de la première frappe. Clavioter à la hâte : " conseil de mammographie" deux mois après l'enterrement de la malade serait chose impossible.
La police des mémoires vives irait très vite découvrir la supercherie, et condamnerait le faussaire en correctionnelle posthume.
Acheter pour chez soi les "boîtes noires" de sa propre déconvenue, se trouver connectés pour le meilleur et pour le pire aux "cris vaccinaux" des indications forcenées, et se croire les maîtres de la collecte de données, quelle magnifique imposture.
Je sais déjà la contre- argumentation. Condamner l'informatique médicale serait aussi primaire que de reconsidérer les indications du marteau, ou celles de la roue. Evoquer une vaste rigolade sur nos "micros" potentats, qui n'ont jamais vu autant qu'aujourd'hui fleurir le discrédit de leurs savoirs, serait digne de la paranoïa de rétrogrades aigris, et déçus de leur incompétence à dompter les machineries modernes.
D'accord, je comprends bien l'angoisse du scaphandrier, qui se verrait proposer de vivre sans câble ni souris, pour nager dans les profondeurs de la science qui se télécharge, et exige des alarmes à l’œil et des verrous payants.
Mais je persiste à penser que deux fauteuils et le bristol des papiers que l'on peut archiver sans les brosser tous les soirs restent les fondamentaux de la médecine générale.
L'âme sur une chaise, plutôt que son cul "sous" Windows. Je me difformatise.



N° 704 - le 27/11/07 : Capitaine de soirée

Une patiente de vingt deux ans, mise récemment sous injections de drogues puissantes par son rhumatologue hospitalier, présente une raucité de la voix. Elle est reçue par son généraliste qui ne constate, après interrogatoire et examen, aucune présence de signe infectieux.
Lors de la visite hospitalière suivante, la patiente se voit vertement reprocher par l’autorité hospitalière de « ne point avoir été placée sous antibiotiques » par son généraliste. Cette remontrance est assortie d’une demande expresse, faite auprès de la malade, pour qu’elle consulte d’urgence un oto-rhino-laryngologiste qui, lui, saura donner des antibiotiques.
Le généraliste, agacé dans son ego de paillasson bafoué du système de santé, s’enquiert des résultats de l’avis oto-rhino-laryngologiste.
En réalité, la jeune patiente s’est vue prescrire du sérum physiologique en instillations nasales, ce qui conforte le praticien généraliste dans le bien-fondé de son abstention thérapeutique.
Il rappelle alors sa consœur hospitalière, pour lui demander un peu plus de pondération dans ses avis et appréhensions.
Ici l’histoire prend son deuxième tournant cocasse : « c’est que ces médicaments sont tellement dangereux » répond la spécialiste. « Et tant de vos confrères ne font pas attention ».

Nous y sommes, les experts hospitaliers sont bien conscients de l’efficacité de leurs cocktails. Ils sont également conscients des effets secondaires de leur administration sans vigilance.
Alors ils attendent de nous d’être les gendarmes au bord de la route, prêts à faire souffler dans l’éthylotest les contrevenants qu’on aurait à ramener au poste.
Pourtant ce système idiot n’a point besoin de gendarmes diplômés, de simples auxiliaires médicaux munis de thermomètres et d’un fax y suffiraient.
Certains d’entre nous aspirent encore à jouer les « capitaines de soirée » de ces fulgurances thérapeutiques initiées ailleurs. Ils demandent à être respectés comme des partenaires vigilants, sobres et réservés, tout au long des protocoles, pour contribuer à ramener à bon port tous ceux et celles qui s’essaient à l’innovation enivrante.
C’est ce rôle –là qui nous est refusé. Un généraliste doit être un exécutant idiot, souvent besogneux, et qui n’a que le temps de lire les résumés des notices d’emploi rédigées ailleurs. C’est pour cela qu’on lui permet de travailler douze ou vingt quatre heures de rang. Adjudant de nuit, adjuvant de jour, il garde le niveau de pharmaco-vigilance nécessaire pour demeurer idiot, servile et consentant.
D’autres savent le danger des drogues dures mais nous exemptent du droit de nous insurger.
Sauf ici, contre notre propre infantilisation.


N° 703 - le 25/11/07 : L'encre et l'imprimante

Une précieuse amie médecin s'insurge contre le rôle alloué aux laboratoires et à l'industrie pharmaceutique dans la formation continue des médecins.
Comme j'ai beaucoup d'estime pour elle, je lui réponds sous forme de métaphore. Assortie d'une anecdote. L'autre nuit de garde, je recevais un nourrisson souffrant d'une déshydratation liée à une diarrhée probablement infectieuse.
Il était tard, mon examen se résuma en une pesée, un coup de lumière dans les tympans, et une délivrance d'eau sucrée -salée.
Le père me confia que huit jours avant, son pédiatre lui avait fourni à boire le précieux, et apparemment inefficace vaccin contre "la" gastro-entérite. Comme ma garde m'avait fatigué, je calculais vaguement l'addition de ma pesée, de l'eau sucrée-salée versus la séance du pédiatre, serveur de poudre vaccinale innovante.
Je compris alors que le dévouement ( ou la réquisition préfectorale ), la prise de risque ( même relatif ), et l'examen clinique ne valaient plus tripette dans un monde de préventologie régulée.
Lorsque l'on se rend pour la première fois dans les boutiques informatiques, et qu'on s'offre une imprimante chargée d'encre, on se surprend à penser que la machine n'est point si couteuse. Mais lorsque l'encre est épuisée, et qu'on retourne en acheter dans le magasin, on s'aperçoit que l'encre était la partie la plus couteuse de notre achat initial, puisque le remplacement de la cartouche atteint un prix astronomique....
La médecine humaine, l'examen clinique, la modération dans la prescription, qui sont les refrains généralement proposés dans l'assainissement des dépenses de santé, ne sont que le capot plastifié de l'imprimante. L'industrie de l'encre innovante, elle, représente désormais la finalité d'un jeu bien pervers.
Pourquoi continuer à rendre discriminantes et intuitives les imprimantes, alors qu'il ne s'agit que de laisser s'écouler l'encre lucrative des scanners coronariens, des biothérapies et des chimios de dernière génération ?
Chère amie, nous n'avons plus qu'une seule porte de sortie : laisser les imprimantes éteintes, et faire goûter à nos patients ( ceux qui veulent bien y croire ) le doux bruit du stylo bic sur le papier.
Nous n'arriverons pas, dans nos "partenariats" à nous épargner le rôle des imbéciles.
Nous pouvons juste expulser les partenaires indélicats ou mal intentionnés. Pour qu'ils se fassent un sang d'encre à la porte de nos cabinets....


N° 702 - le 15/11/07 : Chasse gardée

Tout le monde m'a reçu avec grand respect, au sein du conseil municipal. Le maire a pris son portable, et a pu négocier pour moi un local adéquat avec une petite cour intérieure. Loyer modique : 420 euros le mois. Et il va m'aider à agrandir la porte pour les handicapés.
Seul un type a rugi tout le long, à se demander pourquoi il faudrait que la mairie "aide" celui qui , probablement à ses yeux, deviendrait vite un nanti du village. J'ai dit à "mon" conseiller que je ne demandais point l'aumône, mais un soutien, même symbolique.
Ensuite, cette même conscience populaire m'a demandé si j'allais répondre au téléphone la nuit, et le dimanche. Parce que " dans le temps" il allait à la chasse avec un docteur et que ce dernier, "travaillant jour et nuit", ne lui paraissait jamais stressé.
J'ai répondu deux choses à ce type . Que d'abord il avait eu beaucoup de chances, que le toubib dont il parlait ne lui ait pas décoché une balle par inadvertance, ou fatigue, et que je souhaitais de même pour tous les patients qui le réveillaient la nuit d'après la chasse, et toutes les conséquences induites, un médicament sorti nerveusement du stylo étant difficile à rattraper.
Ensuite qu'à force d'accabler les pompistes dans les petites stations services, ces derniers perdaient leur femme, puis les villages perdaient les pompistes, même polonais, ou espagnols.
Je ne sais pas encore combien je me ferai d'amis dans mon nouveau village, mais je sais déjà que mon principal ennemi y est la sottise. Elle a déjà presenté, de façon utile et constructive, son visage. Et tant pis si je ne suis pas chasseur, je m'efforcerai, déjà, de ne pas être pris pour un gibier. Je serai fermé le jeudi, et un samedi sur deux.
Chasse gardée.


N° 701 - le 09/11/07 : Le mur

Les schizophrènes sont comme les trains. On ne souligne jamais la vertu de ceux qui arrivent à l'heure pour s'attarder sur ceux qui déraillent. Qui décapitent les infirmières surtout.
Ce soir, il est venu me dire que "pour un schizophrène" il se sentait plutôt heureux. Même si parfois "un peu de Lexomil" pouvait l'aider à quelque chose. "A emprunter", par exemple, car il s'est aperçu que l'aménagement d'un prêt à la construction rendait nerveux. "Vous savez docteur, ce sont des moments difficiles, car c'est notre première maison"..
Alors je lui ai dit que les banquiers aussi étaient nerveux. Que j'en connaissais qui modifiaient leur taux , comme leur cravate.
Ce fut, semble t'il, un merveilleux cadeau pour lui, que cette connivence entre les emprunteurs empruntés et ceux qui ne savent, généralement prêter, qu'aux riches.
Il m'a expliqué, aussi, que ses cent dix kilos , le nécessaire loyer de ses neuroleptiques, lui pesaient un peu, mais que "vous savez, je me suis mis au tennis, docteur..."
"Contre un mur, et vous savez pourquoi, docteur ?" J'ai fait mine de ne pas savoir. "Parce qu'un mur, ça vous renvoie toujours la balle, là où les autres s'épuisent à vous voir incapable".
C'est peut-être ça aussi, la médecine générale. Pouvoir entendre encore à l'heure où les répondeurs vous disent que c'est demain, la compétence.
Il fait partie de tous ceux qui me disent que, de quelque point de vue que l'on se place, c'est de l'humain que se dessine la meilleure perspective pour débusquer la fin du monde.


N° 700 - le 05/11/07 : Facteurs de morbi-stupidité

Il est une chose de penser que "plus on en sait moins on en sait". C'est cela qui permet de scinder les membres de nos élites en deux catégories : ceux qui distillent l'humanité et ceux qui répandent les slogans du Leem.
Il existe une troisième catégorie : les statimédecins.
Ils ont pour promptitude de découvrir des tas de choses. En gros, voilà: que s'il vaut toujours mieux, sur cette terre, être beau, riche et intelligent que disgracieux, pauvre et idiot, et bien, le maniement de leur art aboutit à penser que la laideur protègerait de l'eczema, et la beauté du crime.
Qu'un enfant endormi sur le ventre mourra moins subitement du cancer de l'utérus, ce d'autant qu'il est un homme d'âge mur, ayant si possible consommé de l'aspirine et des brocolis ( couchés, sur le dos, en béchamel ).
Saint Exupéry parlait, en son temps, d'une ère qui fabriquait cinq mille pianos pour moins d'un seul pianiste. Nous sommes arrivés à l'ère des stati-médecins, de la prostatistique rutilante autant que mutilante.
Parce qu'il est, non moins, statistiquement prouvé, que de manier le paradoxe statistisque est statistiquement moins éprouvant que de faire partie des dix pour cent de vieux cons prêts à taquiner l'humain davantage que les quatre vingt dix autres ne se repaissent de leurs tableaux d'excell.
Nos campagnes se dépeuplent. Nos villes se statistifient de cultivateurs de paradoxes médicalement justifiés.
Nous sommes entièrement, irrémédiablement statisfaits d'un monde où cent pour cent de ceux qui ne s'engagent point ne s'engagent point, au détriment des autres, c'est un fait.

Dr Bruno Lopez - Fonsorbes


N° 699 - le 30/10/07 : La planète des aptes

Chers confrères, vous êtes souvent confrontés à des demandes d'aptitude en tous genres, ceci à toute heure et à tous les modes. Il vous est arrivé de vous demander quels risques vous encourriez, à déclarer la plupart de vos patients aptes à tout, et au reste ( notamment à décoller le plancher). et bien ce risque.... n'est pas nul!

La société savante nationale des compétitologues français, la "SSNCF", vous propose désormais un certain nombre de séminaires ( indemnisés 15 C, comme certificats ) vous permettant de mettre à jour vos connaissances dans le domaine de la compétitologie avancée.

Chaque séminaire est composé de quatre ateliers, tous animés par un compétitologue de référence.
Un atelier sera consacré aux danses les plus en vogue parmi les clientèles de médecine générale : "rock, sévillane, paso-doble, hully gully et tango argentin"
Le deuxième est consacré spécifiquement au "twirling bâton", avec possibilité de décrochage vers la pétanque.
Un autre, plus idéologique, est consacré au thème : "comment ne pas savoir refuser de sombrer dans l'absurdité de la certificatologie" ( y compris.... en compétition ). Il est animé en compagnonnage étroit avec la fédération française des passionnés du certificat inutile, elle- même validée par la haute autorité de santé.
La participation d'un pédiatre est également prévue, sauf désistement, et hors compétition, elle sera dédiée au certificat si spécifique, et si délicat, de "maturation du jeune enfant à entrer en maternelle" ( y compris de compétition ).
Le professeur Etienne, expert en droit, participera en fin de première après-midi au débat suivant : "le développement des demandes de certificats inutiles a t'il atteint un taux intolérable en médecine générale ?".

Enfin, une plénière de synthèse sera, à la demande des inscrits, consacrée à la question si souvent négligée :
" comment ne plus jamais oublier les termes obligatoires de : Y COMPRIS EN COMPETITION" (pour ne pas avoir à se retaper une rédaction complète du certificat). Il y aura des jeux de rôle (sur aptitude s'entend) avec auto, allo et hétéro-certification.

Un CD rom sera remis, à la fin du séminaire, à chaque compétiteur, ainsi qu'un "diplôme de compétitivité avancée", qui pourra être affiché en salle d'attente (ce afin de permettre aux patients de connaître enfin la valeur spécifique propre aux valeurs de la compétitologie compétitive, bien entendu, y compris en compétition)

La SSNCF rappelle, enfin, son combat de toujours pour l'obtention d'une rémunération spécifique de la cotation C- débile pour tout ce qui concerne le domaine de l'absurdologie aptitudo-prescriptive.

Il est rappelé qu'aucune demande d'inscription aux différents modules de chaque séminaire ne sera satisfaite sans "certificat de non contre-indication à la séminarologie" préalablement visé par un compétitologue lui-même confirmé, et apte, si possible .

Dr Bruno Lopez - Fonsorbes




Dr Bruno Lopez - Fonsorbes


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