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Evidence-blues médecine




Spécialité

Il m’aura suffi de deux rencontres cette semaine pour « mettre en musique » ce que trente ans de doutes, de révoltes et d’interrogations n’avaient su mettre qu’en mots de souffrance.
La première est celle d’un homme de 71 ans, rapidement dyslexique, qui entre de plein fouet dans une maladie neuro-dégénérative sévère. Son suivi hospitalier consiste en un certain nombre de convocations, imageries diverses et tests, dont la sensibilité et la finesse n’ont de partage qu’avec leur inutilité. Le lien, tissé depuis des années, pousse mon patient à me demander ce que je pense de la ponction lombaire prévue « un peu plus tard ». La concertation autour de cette ponction s’est faite entre le neurologue et le cardiologue. Ainsi le corps médical éclaira le béotien, et obtint son consentement. Notre homme est convoqué. Tel que je suis moi aussi convoqué par mon patient, je lui réponds, avec nuance, que cet examen n’est probablement pas fait pour résoudre une ambition au soin, mais tout au plus pour affiner l’iconographie de sa maladie. L’homme écoute, soupèse, me réitère sa confiance, et conclut : « c’est vrai que chacun de nous est SPECIAL ».

La deuxième implique un touriste de passage. Il est porteur d’une leucémie rarissime, s’est fait un claquage en descendant un escalier, et donc me livre sa liste de médicaments. Un balayage rapide d’un recueil de pharmaco me révèle que depuis des années cet homme ingère une molécule d’exception prescrite par son hématologue, et, « de l’autre main » (mais dans le même estomac) un antiulcéreux qui réduit à néant l’effet du premier soin. L’accord entre l’hématologue et le gastro-entérologue n’a pas pris place. Je demande à ce touriste de transmettre mon interrogation auprès du « spécialiste » qui aurait négligé la « globalité ».

Chaque être humain est donc un être spécial, qui mérite bien une approche que je dirais plus « spécifique » que « globale ». Le généraliste n’est pas le soignant du global.
L’attention à la globalité devrait être partagée par tous les soignants, car nous devons tous respecter les individus auxquels nous sommes confrontés en tant que personnes, donc « globalement ». C’est pourquoi cette notion de « spécialiste d’organe » qui avait fleuri dans la bouche de mes amis « généralistes », pour mieux nous opposer aux autres, m’a toujours paru injuste, et inadaptée. Chaque soignant prend donc « globalement » soin de quelqu’un de « spécial ».
Dirions-nous que le généraliste est le seul vrai « spécialiste » de la personne qui est en face de lui ? Possiblement, s’il a su accumuler la technicité et l’humanité de la longue période de connaissance de l’autre.
Dépouillerions-nous nos confrères de leur grade de « spécialistes » parce qu’implicitement, ils ne peuvent point accumuler en un geste, en un acte, le savoir acquis dans les expériences d’une longue rencontre antérieure ? Je crois que oui, quitte à les qualifier d’«experts ».
Le seul point commun entre faux et vrais spécialistes est donc bien qu’ils savent jouer tant sur les maux que sur les mots.
A l’heure où la médecine générale est désertée faute de combattants, je suis bien heureux d’avoir enfin découvert ce qui me rongeait depuis que j’avais étrenné mon beau diplôme. Je ne suis pas, en fait, spécialiste de médecine générale.
Je suis le médecin spécialiste de l’homme spécial.



Dr Bruno Lopez - Toulouse


Derniére mise à jour : 27/08/17

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