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TOXICOMANIES, ADDICTIONS, ET HIÉRARCHISATION DES BESOINS.

RÉFLEXIONS

Par le Dr Jean-Paul Gervaisot


Il est toujours difficile d’obtenir chez les patients toxicomanes ou plus largement addictifs, une appréciation objective de leur intoxication et de leur dépendance. Ce n'était qu'après sevrage et après leur avoir fait repenser et réécrire leur biographie qu'il était possible d'obtenir d'eux des réponses plus en rapport avec leur intoxication. On peut se demander quel était la part de bonne et de mauvaise foi dans leurs discours avant puis après l'arrêt de l'intoxication, d'autant que beaucoup de ces patients sont des gens sympathiques et qui semblent à la fois sincères, perplexes et anxieux face à ces questionnements.

Le but de cette réflexion est de rapprocher un certains nombre de faits et de donner une explication originale et critique de ce comportement.

 QUELQUES REMARQUES FONDAMENTALES

- Ces conduites dites addictives, ont une particularité: elles n'ont pas de représentation psychanalytique comme pourrait en avoir un objet, un parent ou à priori un produit "symbole" : elles n'existent que par l'état qu'elles engendrent chez le patient ou le consommateur. Leur sevrage entraîne souvent un état proche de l'état de deuil.

- Les patients consommateurs de drogues semblent partiellement anosognosiques des troubles et modifications comportementales induites, ne se considérant comme eux-même qu’ainsi, et ne se sentant pas en état de bien-être sans ces produits ou conduites.

-La carence ou la privation de ces produits induit immanquablement d’autres troubles comportementaux importants, à différencier des troubles liés à l’usage du produit.

ESSAI DE HIÉRARCHISATION DE CES ACTES PAR RAPPORT AUX ACTES DE LA VIE COURANTE

La carence en psychotropes à dépendance induit des réactions hiérarchiquement très lourdes à comparer avec celles que peuvent entraîner des frustrations sur des comportements de la vie courante:

-d'un point de vue psychiatrique ,elle peut induire un état dépressif sans toutefois que cette dépression soit rapportée par le patient au produit lui même, donc une dépression plus endogène que réactionnelle.

-d'un point de vue social, elle va engendrer des épisodes clastiques avec non respect des règles voire des lois familiales. Quand on prive une personne de quelque chose, il est logique de penser qu'elle va réagir à un même niveau de valeur que l’objet de privation. Pour que la privation d'un toxique engendre des réactions de transgressions de règles ou de lois sociales, c'est qu'à priori, inconsciemment, la personne subit une agression à cette mesure. Pour exemple, on peut rappeler que les troubles du comportement alimentaire font partie des conduites addictives: priver quelqu'un de toxiques comme l'alcool ou les stupéfiants reviendrait donc, hiérarchiquement, à lui faire subir un traumatisme équivalent au refus de le nourrir.

Au vue de ces comparaisons, on est obligé d'admettre que le besoin de ces conduites, quand il existe, c'est à dire quand il y a dépendance psychique, est plus fondamental que la dépendance à la famille et qu'il se situe à un niveau très proche de l'endogène (d'un moi intime sans objet).

Remarque

On trouve des phénomènes dépressifs lors de la ménopause; là non plus il n'y a pas d'objet mais des produits qui sont les hormones sexuelles. A la puberté, ces hormones induisent des modifications comportementales. D'un point de vue culturel, il y a rationalisation du phénomène par l'adolescent comme par la famille qui rapportent cela aux modifications morphologiques. Cette rationalisation est fondamentale pour l'évolution de l'adolescent mais rien ne prouve qu'il y ait un lien "congénital"entre les modifications corticales dues à ces hormones et les modifications sexuelles périphériques toujours dues à ces mêmes hormones. En d'autres termes, la rationalisation pourrait très bien être ce seul et unique lien; les hormones ne générant au niveau cortical qu'un champ vide, sans objet, mais secondairement rapporté à des modifications morphologiques (ce champ vide pouvant parfaitement se rapporter accidentellement à d'autres choses plus ou moins abstraites).

Peut-on faire un parallèle entre un élément chimique générateur d'addiction et d'autres éléments chimiques que sont les hormones à tropisme cortical?

Lors de la puberté, sous l'influence hormonale , l'individu change. Sauf pathologie, à aucun moment il ne se sent étranger à l'être qu'il devient; c' est pourtant bien une tierce influence qui le modifie et lors de la ménopause, le phénomène se produit partiellement en sens inverse, la femme ne se sentant plus alors tout à fait elle-même... il peut s'en suivre une dépression, ce phénomène n'est pas sans rappeler les phénomènes de dépendance psychique et les problèmes de sevrage.

Curieusement, à l'occasion de la puberté, la pensée de l'individu s'adapte aux contraintes du corps et, l'acte sexuel qui aurait, de par son caractère incongru, paru impensable quelques années auparavant, devient un objectif. Quand on interroge n'importe quel adolescent ou adulte, il n'en demeure pas moins critique sur le caractère peu pratique en apparence de cette exigence de la nature: On retrouve cette impression dans l’aspect irrationnel de la consommation pour n'importe quel conduite addictive.

En dehors du besoin de "se reproduire", le seul motif allégué de répétition de l'acte sexuel est le plaisir. Après assouvissement on peut comme pour la consommation de toxique, retrouver dans certaines situations, un regret du passage à l'acte. Le désagrément d'une continence forcée existe également pour la sexualité comme pour les conduites addictives et on voit très régulièrement en consultation des hommes ou des femmes présenter des troubles comportements en rapport avec une abstinence forcée.

Il est difficile de parler d'anosognosie des modifications comportementales car il existe une conscience partiellement objective au moins durant les phases d'absence de besoin. On constate également une anosognosie partielle de la contrainte pulsionnelle.

On est donc tenté de répondre "oui" à la question: "Peut-on faire un parallèle entre un élément chimique générateur d'addiction et d'autres éléments chimiques que sont les hormones à tropisme cortical ?", aux vues de ces quelques remarques précédentes.

En effet:

Si l'on doit situer dans le vécu de l'individu les comportements addictifs,on doit admettre qu'ils ont une situation similaire à celle des comportements sexuels. Le produit, quand il existe, agit comme l'hormone, donc sans représentativité par lui-même. La place occupée semble fondamentale, leur carence étant susceptible d' engendrer des problèmes dépressifs. Une anosognosie partielle existe certainement, sous forme d'une anosognosie des modifications comportementales et de la contrainte. Elle a ses limites dans le temps: L'anosognosie de contrainte d'une conduite addictive peut expliquer le caractère difficilement refreinable du passage à l'acte, d'où l'attitude un peu perplexe des patients qui demeurent persuader de garder leur libre arbitre.

EXTENSION AUX AUTRES ACTES PHYSIOLOGIQUES.

Les actes physiologiques touchant des fonctions primaires, n'ont pas de représentation psychique, ils sont essentiels dans l'existence, parfois vitaux, hiérarchisés comme "besoin" et engendrant en cas de carence des réactions comportementales socialement conséquentes. Ils peuvent aussi générer dans un cadre plus pathologique des fixations psychologiques. Ils s’avèrent, dans le vécu de l’individu, plus importants que tout ce qui est "les autres" et "l'extérieur"; ils s'articulent entre le vécu corporel et sur le vécu "extérieur". Avec ses actes, l'inconscient comme le conscient n'a plus affaire avec une chose palpable, personne physique ou partie de lui-même, il a affaire à un besoin physiologique, une "diction en dedans", c'est à dire quelque de non représenté par lui-même mais exclusivement par ce qu'il engendre (plaisir, satisfaction ou déplaisir). Dans ces besoins, on trouve entre autre les conduites alimentaires et les conduites sexuelles. Du fait de la similitude entre ces conduites et les conduites addictives, on est en droit de se demander si toutes n'occupent pas des places équivalentes dans l'inconscient du sujet.

QUELLE PLACE CES CONDUITES OCCUPENT-ELLES DANS LA PERSONNALITÉ.

En d'autres termes, ces conduites font-elles partie intégrante de l' individu ou font-elles partie de son vécu extérieur?

Pour l'individu lui-même, les conduites de besoin ne sont pas ressenties comme étrangères, elles font partie de lui-même et par élaboration secondaire, de sa personnalité. On est donc en droit de penser que plus ou moins consciemment, les conduites addictives sont vécues de la même façon, d'où un manque d'objectivité comme tout-un-chacun peut en manquer par rapport à lui-même. Ce manque d'objectivité est aggravé par l'anosognosie de contrainte.

Dans ce cadre, il est logique de penser qu’'il n'y a pas pour l'individu de sous-estimation anosognosique de la consommation de toxique et de la conduite addictive, mais qu'il y a sous-estimation volontaire, vécue comme vitale, afin de ne pas se faire amputer d'une partie de sa personnalité, de son "moi" ou plutôt d'un moyen d'accéder à un "moi" plus viable ou plus agréable.

COMMENT SE CONSTITUE LE SEVRAGE PSYCHIQUE ?

Pour qu'il y ait sevrage psychique d'un produit quelconque, il faut impérativement que ce produit acquière une représentation psychique, et donc devienne concret. Les péripéties de l'alcoolique comme du toxicomane greffent progressivement sur l'acte addictif des souvenirs qui vont constituer cette représentation psychique manquante. Selon que cette représentation est ou n'est pas douloureuse, il y a ou il n'y a pas éviction du produit. Il n'en demeure pas moins que c'est une image indirecte, lente à se constituer, ambiguë du fait de la charge en souvenirs positifs et négatifs. Ce sevrage est, pour schématiser, l'éviction d’une partie de sa personnalité (ou alléguée comme telle).


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05/05/99