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LE POUVOIR MEDICAL FACE AU POUVOIR DE LA DROGUE

Par le Dr Jean-Paul Gervaisot


Faut-il créer une nosologie de la toxicomanie pour faire du toxicomane un malade à part entière et donc un patient ?

Entre compétence et arbitraire

Il y a deux types de pouvoir, le pouvoir qui dit : "je peux si vous voulez" et le pouvoir qui dit : "je peux si je veux, malgré vous". Ce qui différencie ces deux formules, c'est que la première sous-entend une notion de connaissance et de compétence tandis que la deuxième sous-entend une notion d' arbitraire. En matière de toxicomanie, on n' a pas fait la preuve de notre compétence : on ne sait pas si c'est une maladie, on ne sait pas guérir. Cette absence de bases élémentaires fait dire à certains médecins que les toxicomanes ne sont pas des malades et qu'ils ne sont donc pas du ressort de la médecine. Il ne s'agit là que de conviction. Ce n' est pas parce qu'il n'existe pas d'explication physiopathologique ou de preuves matérielles palpables pour définir un état aux apparences pathologiques, que l' on doit considérer qu'il ne s'agit pas là d'un état pathologique. Avec de tels critères logiques, on considérerait comme non pathologique la totalité des maladies mentales. Actuellement donc, le pouvoir médical s'applique de façon arbitraire, à l'échelle individuelle selon l' expérience et la sensibilité du thérapeute. Il serait toutefois simpliste de dire que face à la drogue, le pouvoir médical se résume à une volonté despotique de soins ou de non-soins à l'égard du toxicomane : les médecins sont conscients de leur insuffisance de savoir et leurs convictions prennent alors valeur de vérité, faute de mieux. Cette impression d' arbitraire est accentuée par le fait que la plupart du temps le toxicomane n'est pas demandeur d'un arrêt de sa toxicomanie, il consulte sous la pression de la famille, de la justice ou simplement en état de manque. En aval du médecin. on trouve le législateur qui a déjà fixé des limites à la consommation de stupéfiants. Il attend depuis des années que la science médicale vienne donner raison à sa prise de position, ancienne, à l' encontre des toxicomanes. Sa prudence naturelle fait qu'il s'attaque plus aux vendeurs qu'aux consommateurs. La politique nationale en matière de répression de la toxicomanie est sur le papier indiscutablement beaucoup plus homogène que la politique médicale et les prises en charge thérapeutiques qui en découlent. En pratique, faute d' assurance et de formation voire d'encadrement médical, l'attitude des juges prend des allures de balbutiements maladroits au milieu desquels les toxicomanes louvoient à la perfection. Dans ces conditions, les pouvoirs légaux comme médicaux, arbitraires, sans base scientifique suffisante, aux attitudes non univoques, ne sont pas crédibles. Face à cette situation où toutes les bonnes volontés sont divisées, il n'existe qu'une reine : la drogue.

La toxicomanie : une maladie sans symptôme ?

Une des difficultés de la médecine est de reconnaître les anomalies frustes, débutantes ou ayant des caractéristiques très proches de la normalité. Le médecin généraliste est, à l'instar du spécialiste, celui qui est le plus souvent confronté à ces états intermédiaires qui ressemblent à s' y méprendre à des somatisations anxieuses ou à l'hypochondrie. C'est à lui d'établir le plus rapidement possible une relation entre cet état pauci-symptomatique et l'état morbide caricatural que décrit la littérature spécialisée. La toxicomanie laisse au médecin cette impression d'un état pathologique qui n'en est peut être pas un. A la différence d' autres maladies psychiatriques, cet état n'évolue pas vers un délire mental ou un repli autistique, il évolue vers une adaptation sociale délirante. Si consommer une drogue de façon inconsidérée ne paraît pas être pour certains un état pathologique, c'est parce que beaucoup d' éléments entretiennent l'impression qu'il ne s'agit pas d'une maladie. Le fait que la toxicomanie passe longtemps inaperçue aux yeux des proches et que la révélation de l'intoxication semble tout envenimer va en ce sens. Le contexte social ou familial, fréquemment mauvais, que le toxicomane incrimine dans sa conduite, paraît justifier,, par sa persistance après sevrage, la rechute dans la toxicomanie. En outre, les produits utilisés ont un effet médicamenteux et agréable, ils soulagent au moins au début son consommateur : l'adolescent est plus communicatif, plus tolérant et le climat familial s'en ressent, on en oublie les nouvelles habitudes nocturnes et la dérive scolaire. Indiscutablement pour la famille comme pour beaucoup de médecins, c'est la peur culturelle, médiatique et la peur du gendarme qui motivent l'exigence de soin. La morbidité liée à la toxicomanie est mal connue du grand public. En l'absence de critères symptomatologiques traditionnels, on comprend les réticences de certains à considérer ce problème comme une pathologie médicale et on les surprend à se demander si la réaction de la société n'est pas plus pathologique que la toxicomanie elle-même. Pourtant des critères pathologiques de dépendance sont envisageables. La privation de drogue aboutit à la réduction des pôles d'intérêts de l'individu au bénéfice d'un seul : toute son intelligence, toutes ses praxies vont être utilisées pour la recherche du produit.

A la recherche de critères

Un toxicomane est une personne chez qui la hiérarchisation des fonctions primaires est pathologique. La consommation de toxique prend au niveau du comportement de l'individu valeur de fonction primaire au même titre que manger ou boire. Tous les moyens pour se procurer le produit seront utilisables et les interdictions frappant cette consommation vont être vécues avec la même intensité que l'interdiction de se nourrir ou d'étancher sa soif La conséquence en est une modification profonde des conduites familiales ou sociales et la symptomatologie prendra des allures de rejet des valeurs traditionnelles... Il ne s' agit en réalité que d'une allégation secondaire. La pratique d'intervenant en toxicomanie le confirme. Nous sommes systématiquement confrontés à des toxicomanes qui, pour sortir de leur problématique, demandent un emploi, un logement, le règlement d' un contentieux familial. Pourtant, malgré un sevrage bien conduit, le patient ne se rend pas au travail ou au logement qu'on lui a trouvé. Ce cas de figure classique, quasi systématique, confirme le caractère secondaire des justifications alléguées. Tout usager de drogue ne devient pas toxicomane; il existe, outre une tolérance liée à l' individu, une notion de dose et de fréquence des prises qui fait que certaines personnes seront dépendantes et d'autres pas. Beaucoup d'éléments permettent d'évaluer le degré de dépendance à une toxicomanie :

Au cours de l' évolution de la toxicomanie, d'autres symptômes vont apparaître. On cherchera les signes d'une évolution favorable : en particulier la prise de conscience par l' individu du phénomène de dépendance physique. Cette prise de conscience apparaît le plus souvent lorsque le toxicomane décide de mener une vie sociale "normale". La toxicomanie se présente donc bien comme une maladie avec ses facteurs de risque, ses symptômes, son évolution et la cicatrice qu'elle laisse à terme. Le problème polémique de sa non-reconnaissance en tant que telle se situe surtout dans le fait que ses symptômes ne font pas partie du registre classique de la psychiatrie ou de la neurologie. Tant que persiste l' absence d'une terminologie spécifique de la symptomatologie du toxicomane, les polémiques feront rage.


sommaire FMC

17/04/99