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LA PRISE EN CHARGE D'UN TOXICOMANE: DE RÉSEAU A RÉSEAU

Par le Dr Jean-Paul Gervaisot



Si la prise en charge de l'individu toxicomane pris isolément est indispensable pour évaluer les problèmes psychologiques ou psychiatriques, l'atteinte morbide et le degré de pharmacodépendance physique, elle, est totalement insuffisante et nécessite une prise en charge élargie à l'environnement si l'on veut soustraire ce dernier au phénomène de pharmacodépendance psychique qui peut persister plusieurs années après l'arrêt de l'intoxication.

Cette prise en charge complémentaire a pour objectif de contrebalancer le poids des habitudes, du contexte familial, social et de l'incitation à la consommation.

LE RÉSEAU DE VIE DU TOXICOMANE

Le toxicomane évolue, qu'il soit atteint ou non d'une maladie mentale, dans un réseau complexe constitué de son milieu familial, de ses amis, des dealers (quand il ne l'est pas lui même), des obligations financières, des contraintes morbides.

Le contexte familial, c'est d'abord les dysfonctionnements et habitudes qui ont favorisé cette toxicomanie: On retiendra la carence de l'autorité paternelle, l'alcoolisme, le caractère délirant et non anticipables des rapports parents-enfants et bien sûr parfois la rupture complète entre le toxicomane et ses parents.

Les amis sont le plus souvent d'autres toxicomanes dont l'état alterne entre défonce et état de manque, et dont l'activité se résume le plus souvent à élaborer des "plans", à dealer, à rechercher de la drogue. Les relations affectives s'élaborent dans ce contexte.

Le deal ou plus exactement les moyens de se procurer la "dope" occupent une très grande partie de l'activité du toxicomane.

Le toxicomane peut travailler, il est alors socialisé et son salaire lui permet de consommer des quantités modestes sous réserve qu'il n'ait aucun autre frais (gîte et couvert chez les parents). Le plus souvent les contraintes de la pharmacodépendance sont incompatibles avec une vie sociale normale et amène à la délinquance pour se procurer des moyens d'acheter le produit. Contrairement aux idées reçues, le toxicomane est un hyperactif, imaginatif, pragmatique qui doit souvent à la fin de sa journée avoir trouvé 300 ou 1000 francs pour ses besoins en toxiques.

Les obligations financières font aussi partie du scénario, au-delà même du besoin de drogue. Beaucoup de dealers ont acquis un statut social dans leur quartier. Ils payent leur loyer avec l'argent de la drogue. Du fait des problèmes d'emploi, ils assurent parfois la subsistance de toute la famille. En cas d'emprisonnement, le benjamin prend le relais. Le deal est un mal plus acceptable dans n'importe quel famille que la prostitution.

Les contraintes morbides sont trop souvent oubliées. Chez les toxicomanes, tout symptôme est rapporté à un état de manque: des courbatures, un syndrome grippal, des angoisses, une excitabilité, tous ces épisodes d'une vie normale sont traités par une consommation de drogue. Un "shoot" soigne très bien n'importe quel symptôme désagréable et conforte l'ambiguïté symptomatique avec l'état de manque.

L'ensemble de ces données constitue l'univers dans lequel vit le toxicomane, chacun de ces éléments le rappelle à sa consommation de drogue. Même après plusieurs années de sevrage, on comprend que l'association de plusieurs de ces éléments puisse l'amener à rechuter et ce d'autant que la consommation de drogue est un phénomène de l'ordre du besoin et non de l'envie.

C'est donc un véritable réseau d'éléments divers qui amène en permanence un toxicomane à sa consommation. On comprend mieux pourquoi l'abstinence est facile dans le cadre d'une poste-cure et la rechute si fréquente dés la réintégration dans le milieu initial.

LA PRISE EN CHARGE D'UN TOXICOMANE, UN TRAVAIL DE RÉSEAU A RÉSEAU

Prendre en charge un toxicomane impose outre la connaissance de l'individu, une connaissance du milieu dans lequel il évolue. Le travail va donc consister, en autre, à sortir le toxicomane des éléments cardinaux de sa pharmacodépendance psychique.

Pour cela il y a deux possibilités:

- la première consiste à le désinsérer de son milieu, elle a l'avantage d'être simple et le désavantage d'être la plupart du temps utopique: il faut recréer une autre vie, sociale, loin des parents, de la cité, des amis, sans espoir de retour... il manque les moyens financiers et les volontaires.

-la seconde consiste à faire prendre au toxicomane conscience des points d'accrochage avec la toxicomanie et de modifier le milieu environnant, en particulier familial. Cette démarche doit aboutir à la création progressive d'un autre réseau, licite, de vie sociale. Pour cela il faut au moins un point d' amarrage avec le toxicomane, ce peut être :
-un référent: le médecin de famille, l'intervenant en toxicomanie, l'assistante sociale, un membre de la famille etc...
-une prescription médicale,
-une sanction pénale qui rappelle à la norme: obligation de soins, mise à l'épreuve, injonction,
-le suivi d'une maladie consécutive ou non à la toxicomanie.

A partir de ce point d'amarrage, le travail va consister à créer de nouveaux repères importants dans la vie du toxicomane, repères qui, souvent sous la forme d'acquis, seront précarisés par la poursuite de la toxicomanie. Ces repères peuvent être un travail, un conjoint, un logement, mais aussi la stabilisation d'une hépatite, la reprise de poids, la réapparition des menstruations, la reprise d'une vie sexuelle, la normalisation du cycle nycthéméral ou, plus humblement, l'espérance d'une vie plus longue malgré une séropositivité au HIV.

Le rôle du référent, ou plus exactement de celui qui détient le moyen du suivi, va être de garder le lien avec le toxicomane, quitte à faire des concessions (raisonnables et contractuelles !), charge aux autres intervenants d'être intransigeants. L'ensemble de l'équipe aura pour tâche, chacun dans sa spécialité, de faire acquérir au toxicomane une conscience de son état, de ses potentiels, des obstacles et plus particulièrement des phénomènes de pharmacodépendance psychiques qui vont engendrer des rechutes, voire la perte de certains acquis.

LA PHARMACODÉPENDANCE PSYCHIQUE, LE FRUIT EMPOISONNE D'UN APPRENTISSAGE

Tout le réseau de vie du toxicomane est le fruit de son apprentissage de la vie. Chaque élément, famille, amis, lieu de vie, contraintes sociales, financières, morbides, est susceptible de faire rechuter le toxicomane car le recours au produit a pratiquement toujours été le réflexe face à l'adversité ou le lien avec les autres.
Il importe donc de dénouer tous ces mécanismes et d'en faire prendre conscience au toxicomane mais aussi à la famille ou aux proches désireux de venir en aide.

Les exemples sont pléthores et il n'est pas inutile d'en citer quelques uns :
Un toxicomane sort d'une cure de sevrage, d'une post-cure ou vient d'être mis sous substitution, il n'est donc plus censé consommer. Cela fait X années qu' il passe ses journées à chercher de la drogue, il ne sait rien faire d' autre. Si l'on a rien prévu pour l'occuper, si l'on ne l'a pas préparé à cette oisiveté forcée, que va-t-il faire ?...

Un toxicomane a l'habitude de se fournir au coin de la rue prés du tabac où il achète ses cigarettes. La toxicomanie étant du registre du besoin, il lui sera quasiment impossible de ne pas rechuter et cela d' autant que plusieurs paramètres favorisants viendront s'y greffer. La seule alternative est de lui apprendre à acheter ses cigarettes ailleurs.
La contrariété est un phénomène incontournable de la vie, elle peut générer des angoisses. Les stupéfiants sont d'excellents anxiolytiques, les toxicomanes y ont recours, faisant volontiers l'amalgame entre état de manque et angoisses. Il faut leur réapprendre à faire la distinction et à réagir en conséquence.

La douleur fait partie de la vie. Une virose, des efforts génèrent des sensations douloureuses. L'analogie avec un état de manque est systématique comme pour les angoisses. C'est souvent aux proches ou au thérapeute de trouver la cause réelle de la douleur et d'apprendre au toxicomane à analyser objectivement ses symptômes. Le fait qu'il puisse cerner la cause fait perdre la "légitimité" de la prise de stupéfiant.

Repérer les foyers morbides douloureux est également fondamental dans cette prise en charge. Les stupéfiants neutralisant les sensations douloureuses, ces dernières apparaissent au sevrage et il importe de les traiter sérieusement pour éviter le recours à l'auto-médication...
Les toxicomanes souffrent de caries dentaires, de douleurs musculaires liées à l'amyotrophie, de colites par reprise du transit, symptômes qu' il faut traiter de façon adaptée en montrant au toxicomane le caractère plus cohérent de cette prise en charge et les acquis qui en découlent.

CONCLUSION

Le mot "réseau" vient du latin "rete" qui signifie "filet". Il convient parfaitement à la situation du toxicomane et aide à comprendre l'action du thérapeute : fragiliser un filet pour en tisser un autre plus viable en terme de soins et/ou de vie sociale.


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27/03/99