![]() |
Par le Dr JP Gervaisot
Introduction
L'autisme est décrit comme une persistance plus ou moins importante du stade fusionnel péri natal, stade durant lequel le nouveau-né ne fait pas la distinction entre lui-même et l'extérieur. Les causes en sont multiples, autant déficitaires que réactionnelles à des agressions extérieures ou des conflits lors de l'évolution néonatale normale.
Ma connaissance de l'autisme est limitée à une vingtaine d'adultes. Une majorité de ces vingt adultes ont des comportements autistiques sur des états déficitaires sévères de type encéphalopatiques. Une minorité est composée de véritables enfants autistes pour lesquels l'état déficitaire neurologique est loin d'être évident. Par contre la limitation outrancière du champ d'activité est frappante. On obtient d'eux quelques signes d'affection et de contentement, mais le repli, le balancement, la méditation permanente ou l'expression douloureuse aiguë sont leurs principaux modes de " verbalisation ". Il me semble que la symptomatologie autistique soit avant tout la résultante des multiples facettes de l'expression d'une douleur chronique élevée à l'état de climat existentiel.
L'approche assertorique et plus particulièrement les interrogations sur le rôle du système nociceptif sur le contenu de ces champs amènent à une autre façon de voir l'autisme et pose la question de la place de cette genèse dans notre société humaine.
La douleur et le nouveau né
La douleur est souvent négligée chez le nouveau né et le nourrisson. Elle ne préoccupe les adultes que lorsqu'elle se manifeste, qu'elle inquiète ou qu'elle dérange. Elle peut donc passer inaperçue et perdurer pendant plusieurs jours. Les mécanismes douloureux peuvent aussi bien être des suites d'accouchement que des soins médicaux ou des pathologies organiques les plus diverses.
Chez le nouveau-né, la douleur prend une consistance particulière car il ne dispose pas d'une structuration psychique qui lui permette de réduire l'impression ressentie à l'organe touché. La sensation douleur occupe donc l'ensemble du champ de conscience. La douleur , quelle qu'elle soit, se résume donc à une douleur morale et en prend la dimension..
De la douleur aigüe à la douleur chronique.
Si la douleur aiguë, sauf traumatisme (affectif), ne laisse pas de trace mnésique permanente, la douleur chronique a la particularité de s'installer au delà de la pathologie organique qui en est le support. Chez l'adulte, elle peut prendre des colorations de tristesse, voire de dépression et véhiculer majoritairement des affects qui ont rien à voir avec la pathologie initiale (problèmes familiaux, professionnels, financiers). Elle amène alors souvent des bénéfices secondaires (attraction familiale, repos et arrêt de travail).
Pour le nourrisson, la souffrance apporte ou maintient l'adhésion maternelle. Il peut la feindre et en user pour obtenir les mêmes avantages. Encore faut-il que l'expression douloureuse soit visible par la mère, et encore faut-il que le nouveau né perçoive à minima sa mère (l'autre). Les autistes souffrent intensément, et ne l'expriment pas toujours de façon évidente. Cela laisse supposer que la douleur n'est pas un moyen d'attirer " l'autre " mais bien un état.
Dans la théorie fusionnelle, beaucoup d'autistes ne différencient pas " moi " et " l'extérieur ", ce qui les amèneraient à subir tout faute de pouvoir appréhender l'instant à venir, d'où stress et souffrance. D'autres autistes se replieraient secondairement après avoir perçu l'extérieur. Les autistes que je rencontre différenciaient tous "eux" et "l'extérieur". Leur champ de conscience se caractérise par un contact très modeste mais repéré avec "l'extérieur". Les limites de ce champ de conscience "normal" fusionnent avec l'émotion douloureuse, c'est à dire que chaque fois que les circonstances amènent ou risquent d'amener la personne autiste au delà des activités précitées, il y a émotion douloureuse. Les relations avec l'extérieur sont donc souvent mais pas systématiquement douloureuses. Enfin l'aspect fusionnel de la relation est dominant, parfois sous certains aspects, douloureux, mais cette relation me semble être là à défaut d'autre moyen relationnel efficace. C'est bien sûr une vue personnelle et limitée de l'autisme.
Les éléments assertoriques autour de cette vision de l'autisme.
Je serait tenté de définir "l'extérieur" ou " l'autre" comme ce qu'il y a au delà du potentiel de champ de conscience de l'autiste. La limite de son potentiel d'exploration est verrouillée par l'angoisse puis l'émotion douloureuse. Une grande partie des rituels a pour objet d'empêcher la perception anxieuse et par là même une limitation supplémentaire de ce champ de conscience. En pratique, les autistes (exempts de lésion corticales) ont un même potentiel neurologique qu'une personne normale. Ce potentiel va s'exprimer exclusivement dans le ou les domaines où l'angoisse et l'émotion douloureuse ne s'exprime pas. On comprend donc qu'ils puissent être surdoués dans un domaine précis comme le calcul mental, la géographie ou le maniement des cartes.
L'autisme serait donc une névrose primitive néonatale. Il n'y a pas de perte, il n'y a pas de dépression ni de deuil, il y a que de l'inhibition et du repli.
Plus les troubles seront précoces, plus le potentiel de l'enfant et de l'adulte à venir sera limité. Quand la maladie s'installera au stade fusionnel, l'enfant exprimera son repli avant même l'expression d'une émotion potentielle, fut-elle ou non agréable, car l'émotion ou les émotions en cause engendreront une émotion douloureuse. L'indifférence apparente de certains autistes serait donc l'expression du refus d'un échange qui serait obligatoirement source de souffrance. La conséquence de ce trouble au stade fusionnel, sera l'absence totale d'apprentissage pour tout ce qui va toucher le registre émotionnel en cause.
Du point de vue assertorique, la douleur face à une problématique va engendrer un évitement de la situation et donc une absence d'apprentissage et d'élaboration d'un champ assertorique. Cela signifie pour un enfant autiste, que, sorti de son champ d'activité, il n'y aura rien. Ce champ d'activité pourra autant être moteur que de réflexion éventuellement sans partage avec "l'extérieur".
Nous sommes tous des autistes
Cette présentation hypothétique du mécanisme de l'autisme primaire ouvre aux mécanisme normaux d'acquisition et aux limites induites.
Il apparaît que l'extension des champs assertoriques d'un individu (c'est à dire des champs conscients et des champs inconscients qui les sous tendent) est canalisée par la douleur, c'est à dire le système nociceptif. Moins la douleur est systématisée, c'est à dire moins son origine est définie, limitée, précisée par l'individu conscient, plus elle prend une consonnance morale. Cette absence de systématisation va faire qu'elle aura un effet restrictif sur tout, donc elle va restreindre les capacités réactionnelles et d'apprentissage, c'est à dire d'évolution assertorique. Ce mécanisme prend les aspects gravissimes de l'autisme chez le nouveau né, durant les premières semaines de la vie, et chez toute personne pour qui le potentiel sensoriel ou évolutif est réduit par un handicap (état déficitaire neurologique primitif ou secondaire, cécité, surdité).
Le climat et la répression contextuelle.
Le climat familial ou toutes les afférences du microcosme vital vont donc influer sur l'apprentissage d'un individu. La répression autant parentale que environnementale va jouer un rôle déterminant dans le potentiel d'une personne ou d'un groupe. L'environnement va déterminer les formes, les contraintes, les cultures. Des comportements paraissant "impensables" pour les uns seront "impensés" (sans recul critique) pour ceux qui les conduisent. (sacrifices humains, cannibalisme, polygamie ou monogamie, rituels initiatiques, consommation d'insectes, de reptiles, de mollusques etc... ). Ces comportements, vécus douloureusement par les civilisations non averties qui les constatent, ont amené parfois certains civilisés à une démarche paradoxale de génocide (sacrifices humains des civilisations précolombiennes d'Amérique du sud et arrivée des européens).
Le rôle parental.
Le rôle parental a aussi une grande importance. L'expression "les chats ne font pas des chiens" en est le témoignage conscient. L'orientation professionnelle, sociale se détermine probablement très tôt. Même si un métier précis n'est pas défini , les moyens qu'offrent l'éducation parentale, leurs peurs et leurs limites, réduisent le champ d'activités potentielles des nourrissons et des enfants. Cette réduction n'est pas péjorative, elle permet la spécialisation, et donc le fonctionnement en société et l'exploitation maximale des capacités du cerveau humain:" l'union fait la force "
Le port de bébé, la douleur et la latéralisation.
Dans ce même cadre réducteur, on peut se demander si la latéralisation droite gauche des individus n'est pas le résultat de phénomènes douloureux très précoces sur le bras qui plus tard ne sera pas le bras "dominant". En effet, il existe un lien statistique entre la latéralisation des parents et celle des enfants. Le coté prédominant apparaît très tôt. Des douleurs de blocage et d‘écrasement du bras ultérieurement réprimé lors du sommeil , du port du nouveau-né ou de la tétée pourraient jouer un rôle dans ce choix.
La langue parentale (et la gestuelle).
Ce sont aussi des éléments importants. Chaque langue ou dialecte a ses limites, et toutes les langues n'ont pas les mêmes limites. Elles ont leurs vocables et leur logique spécifiques. Il est difficile de trouver d'une langue à l'autre un mot définissant exactement la même émotion, il y a toujours des nuances : la traduction est souvent cernée par deux ou plusieurs mots approchants. La grammaire a aussi son importance dans l'accès à la logique générale.
La disparition de certaines langues sera malheureusement réductrice pour le potentiel imaginatif humain.
Une société de gens complémentaires.
Nous n'avons tous aucune idée de l'ensemble des capacités humaines (et animales). C'est impossible et ça n'a pas toujours un grand intérêt dans la vie quotidienne normale. Cela ne nous rend pas malheureux à la différence des autistes. Par contre lorsque les circonstances nous mettent en face de situations agressives qui n'ont pas été pensées, nous apparaissons comme paralysés et en souffrance à l'instar des gens qui affrontent habituellement ces situations. Nous sommes alors dans la situation de l'autiste.
|
|
|
|
|
Dernière mise à jour le 29/07/00