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ASSERTORISME, VIRTUALITÉ, ET CONSCIENCE.


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VIRTUALITÉ DE LA CONSCIENCE

Les connaissances même peu récentes du fonctionnement cortical ne laissent guère planer le doute du fait que la ou les consciences ont pour support le cerveau. Il est donc difficile de nier le fait que notre vécu de "l'extérieur" soit un vécu virtuel : Un peu à l'image des mondes virtuels que créent actuellement les possibilités de l'informatique, il parait déraisonnable de penser que nous avons un vécu réel du monde extérieur. En d'autres termes, les sensations que nous avons ne sont que l'expression corticale de sensations périphériques. D'une façon plus imagée, on peut considérer le cortex comme un écran où se projettent des stimulations venues de l'extérieur, la conscience interprète cette projection comme réelle alors qu'il ne s'agit que d'une translation sensorielle du monde extérieur.

Cette approche virtuelle amène à poser une première question : Le cortex différencie-t-il toujours des éléments de translation extérieure et des éléments anciennement intégrés et rémanents ? Une sensation extéroceptive peut-elle être associée à d'autres éléments biographiques corticalisés ? Jusqu'à quel point la conscience fait-elle la différence ?

Ces questions sont fondamentales car, à partir de cet aspect de la virtualité de la conscience, on est en droit de se demander jusqu'à quel degrés le vécu habituel est mémorisé et quel est la part de l’extéroceptif par rapport à la part du mémorisée.

Exemple : Vous allez comme tous les jours de votre lieu d'habitation à votre lieu de travail. Durant ce trajet il ne se passe rien d'inhabituel. Vous serez la plupart du temps incapable de raconter en détail le parcourt. Par contre, durant ce même trajet, vous aurez peut-être résolu mentalement des problèmes professionnels, personnels, et/ou mémorisé le contenu des informations données par votre poste de radio. Le fait d'avoir effectué ce trajet de façon aussi "distraite" ne vous inquiète pas outre mesure et n'a aucun caractère pathologique.

Le trajet a-t-il été effectué de façon totalement automatique, la conscience n'intervenant sur des événements extraordinaires ou a-t-il été effectué de façon parfaitement consciente et en totale relation avec l'extérieur ? La deuxième possibilité est la plus rassurante mais pas la plus vraisemblable. La première hypothèse, révisée à travers la notion de virtualité de la conscience, ouvre des champs de réflexion intéressants : Si, du fait du caractère virtuel de la conscience, des éléments mémorisés peuvent intégrer de façon non discriminative tout ou partie du vécu, on peut s'autoriser à envisager des hypothèses selon lesquelles le cortex fonctionnerait régulièrement sur des modèles complètement mémorisés, intégrés, à peine conscient sinon à travers l'inhabituel, c'est à dire le non encore appris, le non encore modélisé.

Cette hypothèse est plus choquante qu'invraisemblable et il importe, comme suit, de réviser de façon critique l'image que l'on se fait du cerveau génial et parfait avant de la rejeter.

DE L'ASSERTORISME CORTICAL A LA VIRTUALITÉ

Quand on regarde les pathologies rapportées au cerveau, on est tous interpellé par les syndromes anosognosiques en neurologie et les syndromes psychotiques en psychiatrie. Une notion transpire de toutes les approches de ces dysfonctionnements corticaux, c'est l'absence de recul critique de la conscience par rapport à elle-même. L'individu à travers sa conscience, ne se pose pas, pour partie, la question de la crédibilité de ses sensations ou de ses convictions.

Cet état de fait existe aussi à un niveau physiologique comme nous l'avons vu précédemment : Le vécu est extérieur, en dépit de toute logique il n'est pas ressenti comme virtuel, il n'est pas ressenti comme "projection" intra-corticale.

Certains autres éléments du vécu, passés au filtre de la réflexion logique, confirme cet état de fait : Ainsi, à travers une myriade de récepteurs rétiniens ponctiformes et disjoints, nous avons une vision uniforme, ce qui n'est pas logique. En pratique le cortex n'a pas conscient des lacunes inter-récepteurs. Il n'est donc, ce qui semble une évidence, conscient que de ce qui a un support organique cortical. En d'autres termes, transposé à l'individu, on ne peut pas voir ou ressentir les micro lacunes rétiniennes faute de support cortical pour le matérialiser, pour le "sensorialiser". Nous avons donc une vision consciente uniforme.

Cette particularité, que l'on peut définir comme "assertorisme cortical", tient à la matérialité même du cortex, offre pour le fonctionnement physiologique du cortex, beaucoup d'avantages. Ainsi, si l'on se situe dans le caractère virtuel de la conscience et plus particulièrement si l'on envisage des modèles de praxies totalement mémorisés, on peut concevoir que le cortex n'ait pas le besoin de contrôler chaque élément du déroulement de la praxie en cours, il ne prend conscience que du retour sensoriel si ce dernier ne correspond pas à la modélisation qui a appris et intégré : Il n'y a pas d’algorithmes périphériques permanents.

Exemple : Vous marchez. Si le cortex contrôlait tout, il contrôlerait chaque mouvement musculaire élémentaire avant d'autoriser le suivant. Donc il ferait se contracter un faisceau musculaire, attendrait le retour sensoriel avant de faire contracter le faisceau suivant ... et ainsi de suite jusqu'à la fin du mouvement. Pour des raisons d’algorithmes, ce modèle est rigoureusement impossible à envisager. Si l'on prend le modèle de conscience virtuelle avec mémorisation de la praxie et assertorisme cortical, la praxie ainsi intégrée au niveau corticale se déroule automatiquement dans le sens moteur sans attendre un quelconque retour sensoriel, le cerveau ne faisant pas la différence entre le scénario mémorisé et la réalité extérieure. Le retour sensoriel se fait à posteriori, il n'aura d'effet sur le déroulement de la marche que si le retour sensoriel ne correspond pas au scénario praxique déjà intégré. Dans ce cas, il y aura soit recours à une variante déjà intégrée du fragment de scénario perturbé, soit, en l'absence d'alternatives, à la prise de conscience.

On notera une conséquence logique à ce modèle : en dehors de l'apprentissage, l'acte précède la prise de conscience, la prise de conscience est inconstante et extrêmement superficielle face à la complexité de l'acte.

AUTRES CONSEQUENCES POSSIBLES DE LA VIRTUALITE DE LA CONSCIENCE ET DE L'ASSERTORISME CORTICAL

Le caractère virtuel de la conscience pose le problème des distinctions que nous faisons du fait de nos caractéristiques sensorielles et des distinctions que fait effectivement le cortex.

Outre l'intrication du mémorisé et du vécu immédiat qui n'est pas sans évoquer les phénomènes de sensation de "déjà vécu" dans le domaine du conscient et d'ictus amnésique dans le domaine du non-conscient, on peut se demander s'il est nécessaire qu'il y ait une différence structurelle importante entre le support cortical d'un membre et celui d'une praxie. Nous avons déjà une représentation psychique de notre propre corps qui est plus proche d'une représentation symbolique, virtuelle, que d'une représentation anatomique. En effet, la représentation psychique que nous avons de notre corps n'est pas la représentation d'un corps nu mais celle d'un corps habillé avec des odeurs, une gestuelle, un environnement. Il n'y a pas besoin d'affiner beaucoup cette notion de représentation corporelle psychique pour s'apercevoir qu'elle n'a pas grand-chose à voir avec l'anatomie et/ou le schéma corporel cortical. Loin d'être incompatible avec ce dernier, la représentation corporelle psychique laisse penser que la représentation structurelle de l'anatomie d'un membre au niveau du cortex est extrêmement intriquée avec les représentations de son environnement et des praxies qui s'y attachent.

L'approche de l'anosognosie appliquée à un tel modèle engendre quelques réflexions : Si un individu est paralysé d'un membre, pour qu'il en soit totalement anosognosique, il faut que la lésion altère également tout l'environnement de ce membre et plus particulièrement les praxies. En effet, s'il est inconscient de l'atteinte motrice, il constatera l'inefficacité des praxies attachées à ce membre. Il pourra ainsi nier la paralysie motrice tout en affirmant pouvoir marcher : Une anosognosie parfaite exigerait la destruction de toutes les praxies associées et donc une lésion corticale très étendue.

L'interprétation des mouvements anormaux non ressentis par le patient, à travers l'assertorisme cortical est riche en apports. On part d'une hypothèse extrêmement banale, en l’occurrence qu'il y ait dans le cortex des zones support de la conscience et des zones indépendantes de la conscience. Ces zones peuvent aussi bien être des cellules que des systèmes (Gabaergiques, dopaminergiques ...) ou des associations de structures.

Si l'on reprend la notion d'assertorisme cortical, il n'y a aucune raison que l'individu ait conscience de ces mouvements involontaires si ces derniers n'ont pas de support cortical conscient. En d'autres termes, si ces mouvements sont engendrés par des dysfonctionnements de systèmes régulateurs de la motricité et si ces mouvements ne perturbent pas les praxies en cours ou ne sont pas visualisés par le patient, il n'y a aucune raisons que ce dernier en soit conscient, quel que soit l'ampleur du phénomène.

L'exemple du nystagmus d'origine vestibulaire est intéressant, c'est un phénomène réflexe. La compréhension de sa conséquence subjective, le vertige rotatoire, fait intervenir l'assertorisme cortical : Pourquoi, à l'occasion des vertiges de l'oreille interne, a-t-on une sensation erronée de déplacement rotatoire des objets ? (dire que c'est parce qu'il y a un déséquilibre entre les stimulations vestibulaires droites et gauches n'est une explication, c'est une rationalisation).

Explication: Le nystagmus vestibulaire est l'association d'un mouvement rapide et d'un mouvement lent, tous deux horizontaux. Ces deux mouvements sont des mouvements réflexes. Le vestibule n'étant à priori pas un support de conscience, le cortex n'a donc pas conscience de ces mouvements oculaires. Il a par contre conscience de la position volontaire de la tête. La tête ne bougeant pas, le cortex constate un défilement visuel qui correspond au mouvement lent des globes oculaires, le mouvement rapide étant trop rapide pour avoir une traduction visuelle. Le cortex interprète donc cela comme une impression d'objets tournant autour de la tête et non comme un mouvement des globes oculaires. Il n'y a pas de recul critique par rapport au fait que c'est une rotation incomplète dans le sens où ce qui se situe derrière la tête ne participe pas à la rotation.

A un degré moindre, la sensation erronée de déplacement du notre train en gare lorsque le train voisin bouge, est du même type. Mais d'autres éléments conscients, comme l'absence d'accélération et de modification du tonus postural, rétablissent la réalité. Ces éléments sont absents dans l'exemple précédent puisque le fait qu'un élément tourne autour d'un individu ne modifie pas par effet direct le tonus postural, d'où pas de référence consciente.

Cette approche assertorique des mouvements réflexes amène logiquement à une réflexion sur la perception des mouvements anormaux de type extra-pyramidaux ou sur des maladies comme la maladie des tics de Gilles de la Tourette.

Tout mouvement réflexe sans gène moteur, sans perception visuelle ou, d'une manière plus générale sans perception sensorielle, ne peut être théoriquement perçu par le patient pour raison d'absence de support cortical conscient du dit mouvement. Cette assertion découle du modèle précédemment détaillé. Elle permet d'expliciter plusieurs situations théoriques et leurs conséquences sur la prise de conscience du mouvement.

Ainsi, si le dysfonctionnement d'un système régulateur du mouvement engendre des mouvements anormaux anosognosiques, cela signifie qu'au-delà de cette régulation motrice et jusqu'à la fibre musculaire, il n'y a plus de support conscient. Exemple : les mouvements anormaux dus au surdosage en L DOPA sont méconnus du patient. Cela signifie que le ou les supports conscients sont en amont du site d'action de la L DOPA.

Autre aspect logique : une impression de mouvement anormal peut exister alors qu'il n'est pas cliniquement contrôlable sur les efférentes motrices. Si une molécule, la caféine par exemple, engendre une sensation non perceptible cliniquement de tremblement, on peut évoquer au moins 2 hypothèses :

- qu'il existe au niveau des structures efférentes motrices un réel effet tremblement, cet effet "tremblement" est corrigé totalement par des structures régulatrices réflexes de type extra-pyramidal, mais qu'il n'est ressenti qu'en amont de la structure correctrice (par une structure consciente) et pas en aval après correction. Ce tremblement lié à la caféine devrait donc se retrouver partiellement cliniquement lors de l’altération des structures régulatrices.

- que la caféine ait un effet psychodysleptique sur le ou les systèmes de conscience et que cet effet se traduit par une sensation erronée de tremblement.

Dernier exemple : Le stress engendre des troubles moteurs conscients de type dysphonie et tremblements. Ces troubles sont perçus cliniquement. Donc même première hypothèse que dans l'exemple précédent à la différence prés que les systèmes de correction du mouvement sont dépassés par l'intensité du trouble. Dans ce cas de figure, l'altération des fonctions régulatrices extra-pyramidales aggravent le troubles (Parkinson). Cet exemple classique corrobore la première hypothèse.

Que l'on reprenne les modèles du nystagmus vestibulaire, les mouvements anormaux liés à des surdosages en L DOPA ou enfin du tremblement interne lié à la caféine, on s'interroge sur le caractère peu référentiel de la proprioceptivité. Mais l'on émette l'hypothèse que l'usage proprioceptif, donc l'usage de la perception du positionnement des éléments corporels est un usage essentiellement conscient, c'est à dire faisant référence à une circonstance nouvelle, c'est à dire non encore modélisée.

Conclusion

L'approche du fonctionnement virtuel et assertorique du cerveau est une approche très séduisante, nécessitant un certain entraînement pour pouvoir raisonner avec. Elle oblige le chercheur à réfléchir en fonction de ses constatations neurobiologiques mais aussi en fonction de son vécu relativisé par la notion d'assertorisme cortical. Le cerveau n’apparaît plus comme un organe extraordinairement parfait mais plutôt comme un organe imparfait dont les limites assertoriques sont finalement des atouts dans la vie physiologique normale.

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Dernière mise à jour le 02/03/99