![]() |
LES SEMIS D'ALBERT
Par le Dr Richard Dominjon
Le bruit de la cafetière électrique éructations, rugissements, borborygmes.Goutte à goutte. La fin imite le ronronnement du diesel d'une barque de pêche.
De la fumée, une odeur de brûlé - Merde, le grille-pain! -. Albert verse le café fumant -et décaféiné- dans son bol. Il ne pense à rien il est beaucoup tropAlbert est en retard - comme chaque matin. Le radioréveil
a bien fonctionné, à l'heure juste. Mais la voix monocorde de
Monsieur Europe1, distillant la ration
quotidienne de catastrophes, révolutions, génocides, chiffres
du chômage, résultats du football, progrès de la médecine,
élections cantonales partielles, l'a aidé à se rendormir.
Même les publicités n'ont pas capté son attention. Pourtant,
les " Six jours en fête chez Fiat..." ; il s'en moque, il n'a
pas l'intention de changer de voiture.
Deux tartines. Margarine au tournesol - il doit faire baisser son cholestérol. Pas de sucre, ni confiture. Toujours ces cinq kilos à perdre. Tout à l'heure, après être allé aux toilettes, Albert se pèsera; hier, il avait perdu deux cents grammes. Encourageant.
Il contemple les yeux gras que la margarine laisse
dans le café noir; on dirait un bouillon de pot-au-feu, en plus sombre.
Mais le pot-au-feu donne du
cholestérol.
Albert jette un coup d'oeil à ses semis, sur
le bord de la fenêtre- à l'intérieur, près du radiateur.
Rien encore. Il les humidifie régulièrement, soulève progressivement
le couvercle de sa mini-serre, comme indiqué sur le mode d'emploi. Bientôt
- il en est, certain - les graines vont germer. Il apercevra
une minuscule pousse tendre, qui grandira de jour en jour.
Il est dans sa période verte; écolo, même. Au fond de lui, une émotion extrême, un sentiment de puissance le pouvoir de donner la vie. Il a lu très soigneusement l'Encyclopédie du Jardinier. A la fin de l'année dernière, il a lui-même récolté ses graines, les a fait sécher, les a triées, puis les a enfermées dans des enveloppes, soigneusement cachetées.
Evidemment, ses connaissances en botanique sont encore
limitées. Plusieurs variétés n'ont pas été
identifiées. Et la légende, calligraphiée sur chaque
enveloppe, se résume parfois à un gros point d'interrogation,
suivi de la date et du lieu de récolte.
Qu'importe, la surprise n'en sera que plus excitante. D'où son impatience, ce matin, à guetter la première pousse.
Albert est de plus en plus en retard. Il ne sera jamais
à l'heure au travail, s'il n'accélère pas le rythme. Il
termine son bol de café, se sert un demi-verre
d'eau, le pose sur le rebord de la fenêtre.
Depuis sept mois bientôt, Albert suit un traitement
tranquillisant et antidépresseur. Cette angoisse, toujours. Ce fond permanent,
émaillé de bouffées
envahissantes, paralysantes. Cette impression que ça ne sert à
rien, qu'il n'y arrivera jamais. A quoi bon! Cette crainte surtout de se retrouver
seul avec ses
idées, ses douleurs -partout. Sa colopathie s'est améliorée,
certes. Mais son estomac a pris le relais. Des crampes, des brûlures,
des gloups. Peut-être
est-ce un cancer? Non, sûrement pas! Mais quand même ... Non, te
dis-je! Ah! bon.
Au fond du verre d'eau, il agite la petite cuiller,
afin de dissoudre les deux comprimés. Déjà moins le quart.
Vite.
Un geste maladroit, précipité. Le contenu du verre s'est renversé
sur ses précieux semis. Gros mots. Jurons.
Pas le temps d'éponger. D'ailleurs, la terre a tout bu. Tant-pis.
Il se précipite à la salle de bain, se lave rapidement. L'eau froide achève de le réveiller. Une journée, ni mieux ni pire que les autres, commence. Et finalement, il n'aura guère plus de cinq minutes de retard à son travail.
Ce n'est que le soir qu'il regagne son domicile. Journée
continue. Repas sur le pouce. Il habite une assez grande maison, précédée
d'un jardinet, entièrement
clos de mur. Une bâtisse de briques rouges, sans prétention, au
milieu du village, un peu à l'écart de la place du marché.
Bonjour au boulanger d'en face. Signe de tête poli à la modiste.
Il tourne la clef. Son chat est là, qui l'attend en miaulant. Albert n'est pas très sûr d'aimer les chats. Le chat n'est pas très sûr d'aimer Albert. Mais le chat remplit la solitude d'Albert, et Albert remplit la gamelle du chat. Bel exemple de symbiose.
Le courrier publicités, factures. Il a soif.
Il doit bien rester une bière dans le réfrigérateur. Il
pousse la porte de la cuisine.
Immédiatement, son regard est attiré par l'insolite. Vers la fenêtre.
Sur le bord du radiateur. Ses semis... C'est vrai, il avait oublié l'incident
du matin. Non seulement ses semis ont germé, mais ils ont poussé,
poussé, poussé... De grandes lianes vert-tendre, graciles, sorties
de la jardinière, ont atteint la poignée de la fenêtre,
se sont enroulées autour des tuyaux du chauffage central.
Extraordinaire. Magnifique mais extraordinaire.
Albert a beau examiner les jeunes feuilles, il n'arrive pas à les identifier. Il ne se souvient même pas avoir déjà rencontré pareille espèce. Mais il est vrai que l'aspect juvénile peut grandement différer de l'apparence définitive. Le coeur d'Albert tape fort cette journée a été moins terne qu'il ne le présageait. Il avait même cru, ce matin, ses semis irrémédiablement perdus par son geste malheureux. Il constate avec soulagement qu'il n'en est rien; ses espérances les plus folles sont même dépassées.
Une autre pensée agréable se glisse dans son esprit finalement, ces médicaments tranquillisants qu'il absorbe à longueur de journée sont sans doute moins toxiques que certains esprits chagrins aiment à le répéter. Rasséréné, il quitte la pièce, et s'en va déguster sa bière au jardin, profitant de la douceur de ces premières soirées d'un printemps précoce. Une demi-douzaine d'hirondelles, arrivées il y a quelques semaines, semblent l'observer du haut des câbles téléphoniques. Paradoxalement, les hôtes ailés du jardin sont beaucoup moins nombreux qu'au cur de l'hiver. Lorsque la neige recouvre la campagne, Albert a pris l'habitude de distribuer graines, miettes et graisse, attirant de multiples mésanges, verdiers, moineaux, pinsons, l'estomac creux et la plume ébouriffée. Les beaux jours revenus, ces ingrats s'éparpillent, volant vers leurs nids et leurs amours. Albert se console avec les tourterelles, qui chaque année nichent dans les branches du catalpa, devant la maison.
La fraîcheur tombe vite en cette saison. Il
est temps de rentrer. Un dîner vite avalé, un disque, un livre.
Albert n'oublie pas ses médicaments, puis se couche
et s'endort.
Le lendemain est jour de repos. Pas de radioréveil. Néanmoins, par habitude, Albert s'éveille à l'heure coutumière, c'est à dire en retard. Mais en retard sur rien, pour une fois. Ce qui ne lui apporte en fait aucun plaisir, non pas qu'il aime travailler, mais plutôt parce qu'il va être obligé de trouver une occupation pour la journée. Toujours le même souci de ne pas rester face à lui-même, ne pas ruminer, peut être même ne pas penser. Surtout, s'occuper le corps et l'esprit. Divertissement, disait Pascal.
Il pousse la porte de la cuisine. Elle résiste. Etonnant. Il insiste. Elle cède, lentement, par saccades. Il arrête son geste, sidéré. Par l'embrasure, un spectacle prodigieux s'offre à lui les murs, le plafond, le sol, les meubles sont envahis d'un feuillage luxuriant. Un parfum puissant et délicieux emplit ses narines, véhiculé par un discret courant d'air.
A grand-peine, brisant les branches et les feuilles qui l'entravent, il réussit à ouvrir la porte en plein. Sous la poussée de la végétation, un carreau de la fenêtre - mal scellé, il est vrai - a cédé. Ce qui explique la très légère brise perçue. Quelques jeunes pousses en ont profité pour quitter la pièce, déjà trop étroite, et se sont lancées à l'assaut du jardin.
Des fleurs splendides et odorantes, rappelant vaguement celles de l'hibiscus, aux coloris vifs et variés, réfléchissent les rayons obliques du soleil levant qui s'infiltrent par la fenêtre, dans les espaces laissés vides par la végétation.

Albert a un soudain mouvement de recul quelque-chose, aperçue en un éclair, vient de heurter sa joue; mais il se rassure, identifiant rapidement un papillon. Tout à sa stupeur, il ne s'étonne pas de la précocité de cette apparition; ni la richesse des couleurs de l'animal, que l'ont imaginerait plus volontiers sorti de la forêt brésilienne que de la campagne bourguignonne.
Albert a peur. Mais, ô surprise, cette impression lui est plutôt agréable. Ces sensations physiques, palpitations, gorge sèche, serrement à l'épigastre, tremblement fin, lui sont archi-connues. Plusieurs fois par jour, ses bouffées d'angoisse lui apportent ce chapelet de symptômes. Sans raison apparente.
Mais aujourd'hui, il a une raison. Une bonne raison. Il sait pourquoi, il sait de quoi il a peur. Et ceci lui est divinement agréable. L'irrationnel du spectacle qui s'offre à lui a restauré le rationalisme de ses émotions. Et pour un cartésien, cette pensée a un goût sucré.
Une autre pensée va à son chat, qu'il n'a pas vu. Sans doute le gredin aura-t-il profité du carreau cassé pour aller faire un tour. Il rentrera lorsqu'il aura faim.
Albert se retourne par la porte maintenant ouverte, la plante a déjà projeté rameaux et stolons. Le couloir est envahi. La salle de séjour aussi.
Albert voudrait comprendre. Mais comprendre quoi? Cette plante est vivante. Elle l'entoure, elle le frôle, le caresse. Pas d'épine. Le bois est lisse, les feuilles ont la douceur du velours. Cette plante n'est pas agressive. Albert se laisse tomber sur deux lianes entrecroisées, formant un siège improvisé. Il essaie de réfléchir.
La tête lui tourne un peu. Frisson dans le dos de peur ou de plaisir? L'air embaume.
A l'emplacement de certaines fleurs, de gros fruits vermillon sont apparus. Et d'autres fleurs, encore plus nombreuses, encore plus belles, ont éclos un peu plus loin.
Jetant un coup d'oeil par la fenêtre, Albert constate que la végétation semble avoir maintenant tout envahi à l'entour. Non sans difficulté, il traverse le couloir, descend au dehors.
Effectivement la plante, respectant l'espace engazonné, a proliféré le long du mur du jardin, le ceinturant entièrement, et projetant vers le ciel un entrelace de rameaux florifères, formant une gigantesque voûte à la façon d'une serre, ou plutôt d'une pergola.
La lumière du soleil arrive cependant facilement à se frayer un chemin jusqu'au sol. L'air, tiède et léger, retentit de multiples chants d'oiseaux, inconnus d'Albert. Des milliers de papillons bariolés volent de fleur en fleur, indécis, sans jamais se fixer.
Albert tend la main, cueille un de ces fruits, de la taille d'une grosse mangue, et le croque.
Albert n'a plus peur. Albert se sent bien. Albert
est heureux. Pour la première fois depuis des années, l'étau
de sa poitrine s'est desserré. Ses yeux brillent,
ses lèvres sourient.. A rien; à tout. Il se souvient maintenant.
Il se rappelle sa petite enfance, le grand jardin de la maison familiale, alors
qu'il pillait, insouciant, les groseilles ou les cassis sur les arbustes aux
feuilles parfumées.

Albert saisit un autre fruit.
Clac! Une branche craque. L'odeur a changé.
Moins agréable. Une odeur bizarre.
Une odeur ...de skaï pas très propre. La lumière est éblouissante.
Clac! Un autre craquement. Non, un claquement. Le
claquement, des doigts du Docteur Grancerf. Deux yeux qui le fixent. La lampe
halogène que l'on vient de
rallumer. Le divan en skaï, un peu gras.
"Et bien, mon cher Albert, cette quatrième séance de sophro-relaxation semble s'être fort bien passée. Vous avez l'air détendu. Nous nous revoyons donc mardi à dix-huit heures quinze. En attendant, continuez régulièrement les anxiolytiques et les antidépresseurs. A très bientôt, mon cher..."
Source: liste de diffusion Electromed - Abonnement (gratuit) electromed@egroups.fr
12/06/00