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Le mendiant
conte de nouvel an
Jacques Steinmetz laissait errer son regard à travers la vitre embrumée du célèbre bistrot parisien en notant mentalement l'agitation stérile des passants.
Son regard flotta, puis se posa sur le mendiant adossé à un arbuste à proximité d'une bouche d'aération pour bénéficier de la chaleur bienfaisante des entrailles de la mégalopole. L'homme, d'âge indéfinissable, hirsute, engoncé dans un amoncellement d'habits hétéroclites se frottait les mains, puis les glissait sous ses manches. "Il aurait plus chaud avec un sous-vêtement en coton, une veste en laine et un survêtement imperméable" pensa Jacques en souriant bizarrement.
- Tu n'étais
pas obligé de faire cette folie, mon chéri!
La voix doucereuse manquait de sincérité. Le golden boy fixa durement
le visage radieux de son ex-fiancée.
- C'est un cadeau de rupture, OK?
- Oui, mais il est si gros, il doit coûter une fortune! Il fait au moins
3 carats, mais je n'y connais rien...Tu as dû te ruiner!
- Moins que si je t'avais épousé, ma chérie... Il fait
3,2 carats exactement et vaut environ 350 000 F, mais j'ai eu des prix chez
un ami de la place Vendôme. Il te plaît?
- Il est magnifique! Je ne te comprendrai jamais, Jacques...
- Dorénavant, tu n'auras plus à le faire, Fan.
- Tu es si généreux et si... surprenant en même temps. Tu
me fais peur, pour tout dire..
- Je te laisse annoncer la nouvelle à tes parents?
- Oui, oui, bien sûr, ne t'en fais pas. Ils comprendront.
- Tant mieux.
Le regard du businessman se reporta sur le mendiant. Il surprit une scène étonnante: un enfant d'une dizaine d'années plongea sa main dans les pièces de monnaie et se sauva en riant. Le clochard agitait les bras, puis les baissa, impuissant. "Quel monde pourri". Les pensées de Jacques Steinmetz s'envolaient. "Il fait toujours mauvais dans ce pays, mais en ce moment il fait beau quelque part..."se dit-il. Un souvenir cuisant fit surface.
A Papeete,
au printemps dernier. Après avoir fait l'amour à une exquise mulâtresse,
il s'était retrouvé en face de celui qui se présenta comme
étant son mari, mais qui aurait tout aussi bien pu être son père.
Un spécimen splendide, athlétique, la mâchoire carrée
et le regard impitoyable se tenait à deux mètres de lui, un énorme
poignard fiché dans la ceinture, se dandinant avec nonchalance.
- Tu as eu du plaisir, maintenant tu payes.
Jacques ne discuta pas. Il sortit son portefeuilles et remis 5000 F en espèces
au sinistre individu.
- C'est tout ce que j'ai. Sinon, j'ai des cartes de crédit...
Le géant ramassa négligemment l'argent, compta, puis lui remis
500 F.
- Ça ira. Ça, c'est pour prendre un taxi. Je t'ai volé
ta voiture. Tu ferais mieux de ne pas faire des histoires avec les flics.
Décidément, les paradis sur terre étaient lourds de sous-entendus...
-Adieu, Fanny, dit-il en se levant et déposa un baiser distrait sur sa
joue. Puis sortit précipitamment. Une
fois à l'air vif, il se ressaisit, retourna sur ses pas et s'approcha
du mendiant. Sans dire un mot, il déposa furtivement 2 billets de 500
F dans la casquette.
- Monsieur, Monsieur! entendit-il une voix surexcitée derrière
lui. Il s'était déjà éloigné.
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Jacques
Steinmetz s'était souvent posé la question: qu'est-ce qui poussait
les gens à mendier? Au lieu de travailler, tout simplement! Aucune réponse
ne l'a vraiment satisfait. Un jour, il s'était dit en plaisantant: "je
ferais bien comme eux pour voir!"
Ce jour était venu. Sa richesse actuelle était impressionnante
et reposait sur un malentendu. Dans un moment de fatigue, en tripatouillant
son ordinateur portable sur le bord d'une piscine, il avait par erreur envoyé
des ordres de vente sur les Start up. Quinze jours après, ça avait
été un fiasco boursier et il avait été un des rares
à avoir fait cette opération bénéfique. Se croyant
ruiné (en effet, ses ordres n'étaient couverts qu'à 20%
par son patrimoine), il avait demandé un extrait de son compte pour savoir
si ça valait le coup de se suicider. Et s'était aperçu
avec stupéfaction qu'il était plus riche encore! A cause de ce
moment d'inattention...
A la suite
de cette affaire, ses derniers espoirs dans la supériorité de
la logique humaine s'évanouirent. Il décida de changer de vie.
Radicalement. Hier soir, il est allé voir un de ses amis notaire et huissier
de justice à ses heures à qui il légua tous ses biens.
- La seule chose que je te demande, Jean-Marie, c'est de m'incinérer
si tu retrouves mon cadavre et de répandre les cendres sur l'Atlantique.
Pour le reste, je ne dois rien à personne.
Les protestations de l'homme de loi étaient vaines. Jacques Steinmetz
ressortit de son antre le coeur léger.
"J'ai peut être mal choisi ma période pour devenir clodo, il fait
bien froid en ce moment." En plus avec tous ces gens qui préparent le
Nouvel An...
"Bon, enfin, ce qui est dit est dit. Je vais mettre mes conseils en application,
je m'habille légèrement mais chaudement et je vais au turf."
C'est déguisé en supporter du PSG que Jacques décida d'entamer sa carrière de mendiant. Il commença par aller voir le collègue qu'il avait grassement rétribué, mais ne le trouva pas. Puis se dirigea vers l'entrée d'un grand magasin et s'installa à côté d'une bouche d'aération.
Sa première
soirée fut un désastre. Les gens le regardaient bizarrement et
passaient leur chemin. Il comprit assez vite et ôta sa chevalière
et sa montre en or. "J'ai pas assez de barbe non plus, se dit-il". "Bon, je
rentre dans mon studio, pour ce soir, ça ira bien". Il était frigorifié
et frissonna toute la nuit. "Peut être que les clodos ont raison, je devrais
rajouter une ou deux couches", se dit-il. Se rappelant un vieux truc de la guerre
de 14, le lendemain il ressortit l'anorak garni de pages de journaux. Avec une
barbe de deux jours, il avait déjà nettement moins bonne mine
et ses traits aristocratiques tirés éveillait l'attention. Un
retraité lui glissa une pièce de 5 francs. Comme il tardait à
remercier, le généreux donateur se tourna vers lui:
- Vous avez pas l'air d'un vrai clodo, vous... Journaliste? Le chômage
des cadres?
- Non, non, je suis malade, Monsieur et ... je n'ai pas les moyens de travailler...
je suis malheureux.
- Bien sûr, bien sûr, courage, mon vieux.
La recette
au bout de deux heures s'élevait à 18F30 et Jacques Steinmetz
qui gagnait environ 10 000F par heure se dit que c'était déjà
pas mal! Un confrère s'avança doucement:
- C'est ma place, bonhomme! Tu vas avoir des problèmes avec le syndicat.
- Excusez-moi, dit Jacques, confus. Je m'en vais tout de suite! Où pourrais-je
aller à votre avis?
- Tu vas où tu veux, mais tu reviens plus ici, OK?!
Le ton était péremptoire.
- Oui, oui, bien sûr, compris.
Holà! C'était pas aussi simple que ça de mendier, bon sang! Des syndicats!?? N'importe quoi! Putain, mais on est vraiment dans un pays de merde!!! Houhou, je sens que je vais aller voir Jean-Marie pour discuter le bout de gras avec lui et puis... on trouvera un arrangement. Si je lui laisse une somme rondelette, il va me rendre mon blé, puis ce sera tout. Non, mais!
Dans l'heure
qui suivit, il se fit déménager 3 fois de son poste pour des raisons
similaires. Fou de rage, il s'écria:
- Prenez-la, votre place, bande de minables! J'ai d'autres moyens de gagner
ma vie, si je veux...
Et repartit en claquant les talons.
Une grosse paluche s'abattit sur son épaule et le freina dans sa course.
- Calme-toi, bonhomme, c'est toujours comme ça au début. Faut
pas te fâcher! On va trouver un arrangement...
Une espèce de Jean Valjean le regardait avec bienveillance et le sourire
avec les dents jaunes et rares l'amusa.
- A qui ai-je l'honneur?
- Stone. Et prends-pas tes grands airs de princesse. Si tu veux gagner ta croûte,
il vaut mieux que tu respecte les règles.
- Les règles?!
- C'est ça. Premièrement, t'emmerdes pas les copains. Deuxièmement,
t'emmerdes pas les flics. S'ils te disent quelque chose, tu bouges. Troisièmement,
tu te méfies du Samu Social. Ces ploucs sont capables de te foutre à
l'hosto pour te laver. Quatrièmement, ne manger qu'une fois par jour
et boire très peu. Parce que si tu vas pisser, tu perds ta place.
Puis, en haussant les épaules:
- Tiens, va en face, Grimaldi va boire son coup, t'es peinard deux heures. Allez!
Son calvaire dura deux mois. Bringueballé, ballotté de poste en poste, il finit par apprendre tous les points névralgiques de la capitale. Il se fit détrousser plusieurs fois par des inconnus, mais ne broncha pas et comprit la règle d'or: s'il voulait garder quelques sous pour lui le soir, il valait mieux les mettre dans son slip. Il apprit à se méfier des roumains, tziganes hongrois, clodos à gros chiens, femmes accompagnées d'enfants en bas âge, mais surtout de la ronde du syndicat. Deux par deux, comme des témoins de Jéhovah, ils passaient deux fois par jour et confisquaient 75% de la recette "pour le protéger et confirmer son homologation". Il faillit abandonner une dizaine de fois par jour durant ces deux mois cruciaux. Mais quelque chose le poussait à persévérer, il ne savait trop quoi...
Jusqu'au jour où il comprit le système, grâce à son sens aigu de l'observation. Les postes étaient très importants. Chaque poste avait son horaire. La tenue était secondaire mais l'attitude primordiale. Il fallait éviter à tout prix le regard des passants. Il fallait toujours avoir quelques sous dans la casquette. Mais de la petite monnaie, plus quelques grosses pièces. Jamais de billets, ça excitait trop les gamins voleurs. S'il disait merci, le passant s'en allait. S'il lui souriait tristement, ce dernier fouillait ses poches et rajoutait deux pièces de monnaie. Il avait appris à faire couler une petite larme (sans trop de mal au début, d'ailleurs) qui décuplait la générosité des grand'mères.
Son imagination se débrida. Un jour, il gagna un billet de 50 francs en proposant une pièce de 5 francs à un gamin qui tarabustait son père pour lui acheter un carambar. L'homme, vexé, eut un élan de générosité féroce. Il apprit donc à cerner les lieux, les horaires, l'ambiance (une musique douce favorisait les dons, le rap faisait fuir les âmes charitables).
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Entracte: décidément, trop de copains passent par ici.
Je ne la finirai jamais avant l'année prochaine, mon histoire...
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Mais un
jour, il en eut marre et alla voir le notaire.
- Ecoute, Jean-Marie, il faut que tu me rendes mon argent ou au moins une partie
pour que je puisse recommencer ma vie d'agent de change. J'en ai assez des cloches,
je veux le stress et la grande vie.
- Comme je te comprends, mon pauvre Jackie, malheureusement, j'ai perdu tous
mes investissements. Ton offre généreuse m'a même coûté
un million trois de dettes. C'est fou, non?
Jacques Steinmetz le regarda froidement, puis lui dit lentement, en détachant
chaque syllabe:
- Tu as eu tort de faire ça, Jean-Marie. Adieu.
Une fois dans la rue, une haine indicible l'envahit. Il se mit à haïr
tout le genre humain, sans distinction. Sa décision fut prise sur le
champ. Il leur ferait payer tout ça cher, très cher.
Son activisme sur le terrain devint célèbre très rapidement. Il dénichait les bonnes planques et les refilait au copains en temps réel. Mais contre rémunération. Monsieur 15%, on l'appela. Il prenait 15% sur tous les bénéfices de tous les clodos de Paris ou presque. Ses conseils judicieux étant très rentables pour ces derniers, ils le payaient de bonne grâce et avec le sourire. Quand quelqu'un essayait de jouer le mariole avec lui, il lui disait simplement: "tu te passeras désormais de mes conseils". Et l'autre ouvrait sa bourse prestement.
Après six mois de mendicité, dont deux très difficiles, Steinmetz accumula la somme rondelette de 650 000 francs, qu'il investit en Bourse. Quatre mois après, il avait un capital de 2 millions et demi de francs ré-investis.Après un an de boursicotage, son capital s'élevait à 25 millions de francs.
Depuis son appartement luxueux de Neuilly, il regardait distraitement le clochard d'en face secouer ses mains engourdies. Une pensée volage lui traversa l'esprit: "ça fait bien six mois que je n'ai pas donné un franc aux clodos".
Il chassa l'idée d'un revers de main négligent.
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Dr Evguéni DIMITROV
12/01/01