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La vengeance du cigare (pièce en 3 actes)
ACTE I
Volutes d'un cigare à une blonde avec filtre
Je vis depuis quelques instants, avec un médecin, une relation des plus déplaisante. Je
crains que cela ne se termine mal, et, à l'heure où tu liras ce fumeux message, il est
possible que je ne sois plus de ce monde.
Je ne comprends pas comment un homme, qui se dit soucieux du bien être des autres, qui se
dit libre, peut fumer.
Moi, je n'ai pas eu mon mot à dire, je n'ai pas choisi mon fumeur. J'aurai préféré une
petite femme parfumée, qui me tripote, qui me consume, sans vraiment me consommer. Mais
c'est pas la mode et ce n'est pas ma chance.
Vois-tu, déjà, dans la boîte, toutes sortes de bruits courraient sur cet individu:
mauvaise haleine, sentant souvent le café, parfois le chlore ou l'éther, sans parler des
froides évanescences de mes "feu" compagnons, car à ma connaissance, aucun
n'est jamais revenu. Je ne te cache pas qu'on a fait le serment de lui faire la peau.
Maintenant que je suis entre ses mains, force est de constater que les premiers instants
de notre relation ressemblent déjà affreusement aux pires de mes craintes.
Il a commencé par me rouler entre ses doigts en me faisant craquer prés de son oreille:
il est malade ce type!
Ensuite il m'a léché avec sa grosse langue, goudronnée je l'avoue très soigneusement
par les copains. Je n'ose pas imaginer le nombre de cadavres derrière cela, mais quel
travail: des dents bien jaunies, en profondeur, des amygdales ratatinées, des cordes
rouges, épaisses, empâtées et une voix plus rugueuse que virile.
Bref, après m'avoir bien sucé, ce maniaque m'a mordu le bout. Il parait que cela se
fait. Je ne sais pourquoi il nous en veut à ce point!, car après tout, c'est lui qui a
commencé.
Ensuite il m'a allumé par l'autre bout, de travers, évidemment, en aspirant comme un
forcené pour rattraper sa maladresse. Toi tu as de la chance avec ton filtre à haleine:
bien qu'il m'aspire l'air à contre-sens à travers le corps, je peux tout de même te
donner le repas de midi: le vin a beau sembler être très correct, revu à travers les
frites-moules mayonnaise, la boulette d'Aven et le café lyophilisé, ça dénature. Il se
dit amateur et il ose me fumer derrière ce substitut de bouffe: il pompe l'air aux autres
et accessoirement il me pompe le bout. Allons, soyons vulgaires, sûr, comme il s'y prend,
c'est pas un pédé!
Ca fait trois taffes qu'il me tire. J'ai pas encore atteint les coronaires mais côté
neurones, il m'a profond... il prend son pied! J'ai déjà réussi à lui astiquer la
langue et un peu la trachée artère comme ils disent dans son bled: La bête est
harponnée, elle souffle. C'est pas Mobydick, c'est Moby-doc. OUAF!!.
Tiens, le téléphone sonne, un patient qui tousse, l'enfoiré, je l'ai lu dans ses
neurones, il a pensé "celui là fumerait moins, il ne m'emmerderait pas à l'heure
de la sieste". Mais qu'est-ce-qu'il fait ce con! , il est en train de m'écraser la
tronche dans un bocal. (Soupir)
ACTE II
(Réveil) AIE! Que fais-je là? Ah oui je me souviens... moules-frites-mayonnaise ail et
fines herbes, dur... J'étais en train de lui entartrer les carotides. Il m'a proprement
assommé.
Je vois que vous aussi, la blonde, vous vous êtes fait écraser la tête dans le
cendrier. Vous excuserez mes propos de tout à l'heure, mais le contact avec ce type me
rend incorrecte.
C'est étonnant n'est-ce pas: l'homme ça rend vulgaire? la blonde, ça fait vulgaire!.
(Léger froid)
S'il vous plaît, ne vous vexez pas, je ne parlais pas de vous mais de l'engin que vous
aviez au bout du filtre...
Ah!, c'est une fausse blonde!, je ne pouvais pas deviner, rassurez-vous, les brunes aussi
ça fait vulgaire. Elle vous a maculé le joint avec son rouge à lèvre et vous m'en avez
maculé le bout: j'ai l'air de quoi maintenant! Enfin...
| Beau spécimen tout de même, cette fausse blonde, un
peu vulgaire mais beau spécimen!. Dommage que mon fumeur ne soit pas président des USA,
j'aurais pu rendre service. Que dit-vous, elle est un peu fanée... non!, ravagée!, à faire peur le matin!... grâce à vos bons soins, félicitations! Elle doit avoir une sacrée couche de cache misère sur la face. Avec des clientes comme cela, le jour où Malboro fait faillite, l'Oréal fait faillite aussi. Que fait-elle dans la vie?... Déléguée médicale! Beau métier. Je crois que mon fumeur lui plaît. C'est dommage pour elle, entre ses neurones embrumés et ses artères honteuses prématurément entartrées, ça ne lui a plus rien fait du tout: Il est persuadé qu'il est blasé mais il ne s'est pas vu de l'intérieur. Au moins sa femme est tranquille comme çà, elle lui demande d'arrêter de fumer, pour la bonne cause, mais toute la famille lui offre des cigares à Noël, au jour de l'an, à son anniversaire, à sa fête et tutti quanti... C'est un bon remède contre la libido. |
Je trouve quand même qu'elle fait en fait
beaucoup pour plaire, on se demande ce qu'elle cherche à caser.
D'accord, c'est son métier! Puisque vous le dites.
Comment, elle s'en fout... Elle en est à son deuxième médecin et son troisième
divorce...
Vous êtes bien renseigné, je vois que vous lui avez bien pénétré les neurones...
"Elle n'a plus que ça": vous êtes dure avec elle. Il est vrai que Chanel N°5
revu et corrigé par Malboro c'est à peine mieux que muscadet sur lie et boulette d'Aven.
Mais elle expose assez bien quelques
superbes avantages pour son âge. Que me dites-vous là, une de vos cendres, en tombant
dans le décolleté, aurai croisé les genoux avant le bout des "tétons"... Je
comprend votre ressentiment mais là, vous devenez méchante, certes, mais choquante
aussi.
Et puis après tout, cela s'opère tout cela... Ah!, elle s'en fout, elle va devenir
régionale. Bon soit, laissons là cette conversation, on va se fâcher et à parler comme
cela, vous vous consumez à tort et à travers au lieu de lui goudronner son rimmel et son
bel organe.
Tenez, je crois que mon fumeur l'a contrarié dans ses élucubrations démonstratives, je
pense qu'elle va se consoler en tirant une petite taffe, la bougresse. Gagné! Salut
jeunette et bon souffle!
ACTE III (La victime)
Bon alors, je me le rallume ou pas ce cigare. C'est marrant, il a un arrière goût de
"n'y reviens pas". Non, c'est les moules-frites, j'aurais pas dû en reprendre.
Sympa cette déléguée, très pro. c'est peut-être sa cigarette qui m'a écuré.
J'aurais dû la taxer pour le concours. J'ai été nul sur ce coup là, j'aurais pas dû
lui dire que son produit ou le voisin c'était kif-kif bourricot. Faut dire, elle m'a
agacé avec sa cigarette, je supporte pas le tabac des autres. Elle m'a pris le chou avec
son produit à déboucher les artères "plus blanc que le voisin" et elle pue le
facteur de risque à 100 mètres.
Chanel de chez Malboro!, c'est pas un parfum qui lui faut, c'est un désodorisant.
Bon je me le reprends, ce cigare!... C'est un plaisir après tout, pas une contrainte. Ce
mégot à côté dans le cendrier, ça gâche... et le rouge à lèvre dessus, ça
craint... Puis il est collé à mon cigare Ahh!!.
Non, allez, basta, je vais pas me fumer ce machin, c'est vrai, je ne suis pas accroc!...
et puis c'est un coup à attraper les microbes de la voisine...
Peut-être que je pourrais en allumer un autre... non! je ne suis pas accroc, je ne suis
pas accroc, je ne suis pas accroc et puis merde au prix du kilo, ça serait gâcher.
"Driiing" "Allo oui, madame, ah! oui votre mari, oui oui, il vous a dit,
une sale image à la radio, je suis de votre avis, depuis le temps qu'il fume... Oui... On
va voir, ne vous affolez pas , c'est peut être pas grave... C'est ça, au revoir"
Non mais elle le fait exprès ou quoi, celle là!,
Bon! où sont les allumettes?
Ca y est, je l'ai dans le bec et je m'en suis même pas aperçu. Oh! je le sens pas ce cigare! J'aurais pas dû le rallumer, il me plaît pas , je le repose... mais je l'éteins pas, il va se consumer et je ne l'aurais pas fumé... là voilà la bonne idée, je deviens raisonnable.
Aller, on va se faire une gâterie pour se récompenser
juste avant la première consult. Chocolat? Pas bonne idée après les moules frites...
café... ouais... avec un petit cigare après, dur, je me connais, est-ce bien
raisonnable!... Va pour le café, je résisterai pour le reste.
"Allô chérie, tu me prépares un petit café, j'ai expédié la déléguée,
j'arrive dans 5 minutes"
Retour à la maison, l'accueil de bobonne: "C'est quoi, ce rouge à lèvre, je m'en doutais, ces réunions le soir avec les labos! tu me trompes mon salaud! Je retourne chez ma mère."
Dr JP Gervaisot
11/05/99