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Physiopathologie de la conscience

Par le dr Jean-Paul Gervaisot



Application physiopathologique


1. L'anosognosie, symptôme neurologique.

L'anosognosie se définie comme étant la méconnaissance par un individu de la perte d'une fonction antérieurement acquise. Ce symptôme étant un symptôme neurologique, il a un support anatomo-pathologique palpable dans l'état actuel des moyens d'investigation; la reproduction de la lésion sous-entend la reproduction du symptôme.
En termes de champ de conscience et de "pensée", on constate que dans l’anosognosie, la pensée de l'individu n’accède plus à la fraction du champ de conscience intéressé. Le mécanisme d'une anosognosie étant une destruction d'une partie du cortex, cette partie du cortex supporte donc une partie du champ de conscience. Ipso facto, ce dernier n'existe plus.

L'anosognosie qui est un phénomène spécifiquement cortical est un symptôme inconstant, parfois difficile à affirmer sinon dans le du cas du syndrome d'Anton Babinski. Ce cas clinique interpellait en ces termes le docteur Babinski en 1914 : "ce qui contrastait avec la conservation de l'intelligence de cette malade, c'est qu'elle semblait ignorer l'existence de l'hémiplégie presque complète dont elle était atteinte ". Cet exemple est caricatural du fait de l'importance du déficit, mais il est habituel en médecine de ville de constater des phénomènes anosognosiques de moindre importance. Un de mes patients, victime d'une hémianopsie latérale homonyme droite, c'est à dire d'une disparition de l'hémi champ visuel droit, ne s'était pas rendu compte de sa déficience et avait traversé toute une ville en "ignorant" les feux tricolores, à la grande terreur de ses passagers ; il m'avait consulté sur l'insistance de sa femme ! Depuis il est conscient de son handicap mais heurte régulièrement tous les obstacles situés à sa droite. On notera à l'occasion de cette anecdote que ce brave monsieur n'avait pas appris à passer lorsque le feu était vert, il avait appris à s'arrêter lorsque le feu était rouge, et l'on pourrait traduire ce mécanisme cortical par : "pas de stimulation de la conscience si pas de feu rouge, acte automatique sans le recourt de la pensée".
Une anosognosie de modeste importance est un phénomène souvent passager, parfois très discret, difficile à mettre en évidence par le patient et le clinicien. L'une des raisons de sa mise en évidence paradoxale par le patient est que la zone touchée dans le champ de conscience, s'articule avec une multitude d'autres zones saines et c'est le dysfonctionnement de ces zones saines qui va être ressenti par l'individu.
Prenons l'exemple d'une personne atteinte d'une paralysie d'un membre inférieur, la paralysie ne touche que les muscles et ne touche pas les centres de l'équilibre, ce monsieur tombera en voulant essayer de marcher. Tant qu'il n'aura pas voulu se lever, il ne se rendra pas compte de son déficit. Il est habituel de voir des gens multiplier les tentatives de redressement alors qu'à l'évidence ils sont paralysés.
D'une façon plus générale, toute personne victime d'une paralysie liée à une destruction partielle de la substance grise corticale, sera consciente de ses nouvelles limites et indirectement de sa paralysie par le biais des praxies résiduelles. Plus les lésions seront importantes, plus il y aura de praxies détruites et moins le malade se sera capable d'évaluer de façon objective l’importance de son déficit : c'est le cas du syndrome d'Anton Babinski décrit précédemment, c'est aussi le cas de toutes les démences. On trouve là une application physiologique simple : nous n'avons conscience de nos limites sensorielles ou physiques que si nous avons conscience de limites antérieures plus performantes. Une surdité ne sera facilement reconnue par le patient que si ce dernier a entendu mieux ultérieurement et que cette surdité n'est pas d'origine cérébrale.

Autre exemple pathologique de l’intrication de l’assertorisme cortical: Les mouvements anormaux non ressentis par le patient.
Si l'on reprend la notion d'assertorisme cortical, il n'y a aucune raison que l'individu ait conscience de ces mouvements involontaires si ces derniers n'ont pas de support cortical conscient. En d'autres termes, si ces mouvements sont engendrés par des dysfonctionnements de systèmes régulateurs de la motricité et si ces mouvements ne perturbent pas les praxies en cours ou ne sont pas visualisés par le patient, ce dernier n’en sera pas conscient, quel que soit l'ampleur du phénomène.
L'exemple du nystagmus d'origine vestibulaire est intéressant, c'est un phénomène réflexe. La compréhension de sa conséquence subjective, le vertige rotatoire, fait intervenir l'assertorisme cortical: Pourquoi, à l'occasion des vertiges de l'oreille interne, a-t-on une sensation erronée de déplacement rotatoire des objets? Répondre que c'est parce qu'il y a un déséquilibre entre les stimulations vestibulaires droites et gauches n'est une explication suffisante.
Le nystagmus vestibulaire est l'association d'un mouvement rapide et d'un mouvement lent, classiquement horizontaux. L’un de ces deux mouvements est un mouvement non conscient, dit réflexe. Il est dû au fait qu’un des deux organes vestibulaires est moins stimulé que l’autre. Cette différence de stimulation est un mécanisme normal à l’occasion d’un mouvement de la tête, mais anormal en l’absence de mouvement. Cette différence entre l’activité des 2 vestibules engendre physiologiquement des mouvements des globes oculaires et des modifications du tonus musculaire dans les deux hémicorps. Ces mouvements sont sensés mettre le corps en situation de compenser une perte d’équilibre accidentelle et maintenir les yeux sur leur « cible » initiale. Ce phénomène oculaire est particulièrement repérable chez les patients comateux en état de décortication à qui on mobilise la tête à droite ou à gauche: le regard garde sa direction initiale, on parle du signe « des yeux de poupée ». Ces mécanismes s’élaborent au niveau du tronc cérébral. Le cortex ne participe donc pas à la constitution de ces mouvements. Il n’en a qu’une conscience très indirecte, induite par le stress lié au dysfonctionnement du tronc cérébral et par la stimulation de la réticulée activatrice. Il n'a conscience du champ de vision qui défile que lorsqu’il corrige la position des yeux, donc dans le sens du rappel pour repositionner son regard. Le cortex ne retient donc que la vision liée au mouvement de correction qu’il induit.
Le patient le ressent comme une l’impression d'objets tournant autour de sa tête dans un seul sens, le sens de correction volontaire. Il ne perçoit pas comme le mouvement d’aller et retour pourtant réel des globes oculaires et donc de l’image. Il peut se raisonner et se dire que ce n’est pas la pièce qui tourne, mais il ne peut pas maîtriser le caractère illogique de la sensation.


2. Les psychoses et états psychotiques.

L'autre grand type de manifestation pathologique concernée par l‘assertorisme est représenté par les psychoses.
Nous avons vu précédemment l’anosognosie qui est le versant déficitaire de l’assertorisme : l’anosognosie correspond à la perte matérielle d'une partie du cortex. La psychose est l’autre versant de la pathologie de l’assertorisme cortical. Il ne s’agit plus d’une perte de structures neuronales du cortex, mais de recrutement de structures neuronales autour de fausses sensations de perceptions ou d’interprétations erronées de la réalité. Il en résulte des constructions psychiques particulières, dites psychotiques.
La psychose est donc le versant constructif délirant de l’assertorisme. Le patient n’a pas de recul critique sur ces constructions qui vont faire partie de son « moi ». Il va construire son vécu autour d’au moins deux éléments que sont la réalité et un ou plusieurs « noyaux psychotiques ». Il aura donc recours à d’autres élaborations, des pensées à caractère délirant, pour maintenir une certaine congruence en son « moi ».

L'intégration d'éléments erronés au sein de structures neuronales peut se faire à n'importe quel moment de la vie, il suffit que la personne soit à cet instant ou cette période suffisamment réceptive.
Les conditions nécessaires à l'intégration d'éléments erronés au sein de structures neuronales peuvent être des modifications hormonales importantes, un traumatisme physique, un traumatisme psychologique et des conditions artificielles rendant possible l’improbable.


2.1 Les psychoses et la vie.
La première période à risque est la période durant laquelle le nourrisson apprend à se différencier du monde extérieur, c'est à dire à remettre ses acquis assertoriques. Il avait en intra-utérin un « moi », au moins partiellement fusionnel avec le corps maternel. Il va, pour des raisons de sensations d’agressions traumatisantes répétées, séparer les éléments du monde extérieur de son "moi". Il fait donc le deuil d'une partie de ce champ de conscience disparu et va intégrer le monde extérieur avec lequel il entretient par analogie avec la vie intra-utérine une relation confuse.
On peut parfaitement envisager que pour certains nourrissons, cette distinction ne se fasse jamais. Dans ce cas de figure, l'enfant va grandir en prenant comme son "moi" tous les événements extérieurs qu'ils soient agréables ou désagréables; les événements désagréables seront vécus comme une auto agression incontrôlable et d'une façon générale, tout sera vécu comme incontrôlable. Les seuls mécanismes de protection activables par l'enfant seront les mécanismes inhibiteurs responsables de comportements de repli sur lui même.
Si on se réfère au modèle animal, la méconnaissance du monde extérieur exige un degré d'évolution extrêmement médiocre. Un tel déficit chez l'homme n'est envisageable que pour des cas extrêmes quasi végétatifs. Les causes les plus évidentes de ce type de d’échec total de la prise de conscience du monde extérieur seraient à priori les états déficitaires type oligophrénie, sur lésions organiques majeures.
Dans la grande majorité des cas, il n'y a pas de raison qu'un enfant qui a notion de l’extérieur n’apprenne pas à communiquer. Mais le repli et les phénomènes inhibiteurs liés au stress ou à la douleur entravent considérablement l'apprentissage. En dehors de toute organicité, un tel schéma évoque les troubles autistiques. Il est intéressant de remarquer le poids des phénomènes inhibiteurs, via un vécu douloureux, "nociceptif ", dans leur capacité à limiter les possibilités d'acquisition et à engendrer des états pseudo déficitaires. Ainsi chez beaucoup d’autistes, on constate un panachage entre des capacités intellectuelles remarquables, asservies à des activités très spécifiques, passionnelles ou compulsives, et une adaptation catastrophique à la vie sociale.
J’ai peu vu de psychoses infantiles, mais elles se situeraient entre ces deux descriptions: autisme et état oligophrénique. La vie montre, comme cette approche du système nerveux central, que toutes les nuances existent entre ces schémas physiopathologiques, schémas que nous mettons en place pour nous repérer d’un point de vue thérapeutique, pour classifier et non pour expliquer.

L'autre période de la vie durant laquelle un individu est susceptible de développer ou d’amplifier une psychose, est l'adolescence. Durant cette période se produit une série d'événements:
- une poussée hormonale,
- une transformation du corps qui devient un corps d'adulte,
- l'apparition d'un champ de conscience hormono-dépendant à traduction essentiellement émotionnelle au début.
Simultanément à cela, l'enfant change de statut, il doit faire le deuil de son corps d'enfant; il devient socialement un futur adulte et doit se constituer une personnalité spécifique d'adulte à partir de sa culture, de ses interdits, des modèles familiaux dont il doit aussi se démarquer pour assurer sa propre spécificité.
On aborde donc là une période très sensible au sein de laquelle s'ouvre un champ de conscience hormono-dépendant, champ de conscience qui engendre une excitabilité à évacuer et demande à être représentatif de quelque chose. L'ensemble des problèmes suscités va constituer la problématique de l'adolescence et son avenir d'individu sera en partie déterminé par le contenu futur de ce champ hormono-dépendant.
Quelles seront les différentes possibilités de contenu ? Pour cela le plus simple est de prendre des exemples.
- Laurent est un enfant qui n'a pas de problème particulier, il sait ce qu'est la sexualité et n'y voit pas de consonance péjorative ; il a ses petites passions sans que ces dernières soit un refuge. Ses parents constituent un couple acceptable, aucun d'eux n'a de trouble important de la personnalité. Dans ce cas de figure, quelle que soit la personnalité de Laurent, on peut s'attendre à un minimum de problèmes au cours de son adolescence. Le jeune homme aura une mosaïque de possibilités à offrir comme contenu potentiel à son champ hormono-dépendant et donc comme exutoire à ces stimuli hormonaux. Ses possibilités s'articuleront directement sur la réalité extérieure sans qu'il y ait d'interdits ou d'inhibitions majeures.
- Pierre est un enfant introverti, il est écrasé par une autorité anormale de ses parents et ce repli qu’il exprime au-delà du rationnel est le fait de ces personnalités parentales pathologiques. Cet enfant a pris l'habitude de rêver beaucoup pour compenser l'interdiction de s’exprimer ou d’exister. A l'occasion de la puberté, un nouveau champ de conscience va s'ouvrir, entraînant une excitabilité et imposant la recherche d'une représentativité. L'avenir de cet enfant va dépendre de ce qu'il aura à sa disposition: une sexualité sans interdit, une ou des passions, un sport ou simplement sa vie intérieure. Le choix sera potentiellement beaucoup moins riche que dans le cas précédent. Si la sexualité est un sujet tabou et que l'enfant ne sait pas en parler à l'extérieur de la maison, si l'enfant n'est pas sportif, il ne lui reste que ses passions ou ses rêves dont certains peuvent d’être la base d'un potentiel vécu fantasmagorique. Ce vécu va s’articuler avec ce champ de conscience et s’épandre en son sein. Plus la part de rêve y sera importante, plus l'adolescent sera décalé par rapport à la réalité. Tous les cas de figure sont possibles, allant d'un comportement normal à un comportement incompatible avec une vie sociale. L'incompatibilité sera proportionnelle au caractère plus ou moins délirant et/ou plus ou moins exprimé de son vécu. Pierre, sa personnalité, son milieu familial, en font un sujet à risque. Le modèle exposé n'est pas exhaustif, ainsi on trouve également des sujets à risque dans des milieux où l'autorité est inexistante, où l'enfant ne trouve pas de règles familiales de vie, donc un vide référentiel et pas de limite à tester lors de l'élaboration de la personnalité. Les non dits et secrets de famille peuvent être des supports de rêves à haut risque psychotique.


Il serait fastidieux d'élaborer toutes les hypothèses physiopathologiques susceptibles de naître de cet exemple car toutes les nuances entre normalité et maladies psychiatriques sont possibles. Je prendrai pour exemples des constructions psychotiques de type schizophrénie, correspondant à des pathologies extrêmes.

L’étymologie du mot "schizophrénie" signifie "esprit divisé". On dit classiquement que le malade de ne peut éprouver un sentiment sans simultanément éprouver le sentiment contraire : " je t'aime, je te hais.". Le patient est globalement ambivalent, il est considéré comme délirant. Sa démarche intellectuelle ne semble pas logique. Elle est constituée de "coq à l'âne". On y oppose le délire paranoïaque, qui se caractérise par une démarche intellectuelle logique élaborée à partir de bases fausses.
Quelle configuration de champ de conscience peut-on proposer qui réponde à cette affection?
Imaginons chez un même individu deux champs distincts sans relation aucune, l'un des champs correspond au vécu authentique, l'autre au vécu imaginaire. L'individu pourra avoir une personnalité double si chaque champ contient suffisamment d'éléments pour constituer à lui seul une personnalité. Si aucun lien n’existe entre ses deux champs et si le champ du vécu imaginaire n'a pas en lui une participation du réel, la personne ne devrait pas être très handicapée par cette double personnalité. Le fonctionnement assertorique du cerveau fera qu’elle n’aura pas le moindre recul critique sur sa double personnalité.
J'ai pour ma part un exemple parlant: je suis appelé un jour chez une de mes patientes pour un état d'agitation ; cette patiente était une dame rangée, bien pensante, âgée d'une soixantaine d'années et vivant avec son mari et son dernier "enfant" âgé d'environ vingt cinq ans. L'état d'agitation était une bouffée délirante qui durait depuis la veille et dont l'expression en était sexuelle : la femme se comportait de façon obscène, elle était nue et proposait à son mari en des termes appropriés toutes sortes de relations sexuelles, cela sans la moindre gêne vis à vis du témoin que j'étais. Cet état dura prés d'une semaine et j’eus le temps de constater qu'il y avait là une construction mentale qui n'avait pu se faire en un jour. J'ai revu cette dame à distance de la bouffée délirante, elle se comportait avec son mari comme si rien ne s'était passé; Lorsque son mari ne l'accompagnait pas, elle ne parlait jamais directement de cet épisode mais uniquement par sous-entendus : "je ne vous dis rien mais vous savez docteur." Tout laisse à penser que cet ictus n'était que l'extériorisation accidentelle d'un vécu intérieur fantasmagorique ancien.
Cet exemple n'est pas classé comme schizophrénie, mais comme bouffée délirante. La structure mentale de cette dame ne lui permet pas d'éprouver simultanément des sentiments contradictoires en dehors peut-être de sa vie sexuelle car c’est la seule interface peut-être commune entre ces deux champs de conscience. Si on imagine deux champs de conscience bien distincts sous-tendant deux personnalités élaborées autour d'un vécu réel et d'un vécu imaginaire, on se trouve devant une schizophrénie au sens étymologique du terme.
La littérature psychiatrique décrit un exemple classique de ce type d’affection par une phrase très simple : « les pieds sur terre, la tête dans les étoiles ». Dans ce cas, le délire n’est pas sexuel mais galactique. Je n’en ai jamais croisé mais l’exercice de médecine générale permet d’entrer chez les patients et d’y voir parfois des intérieurs évocateurs de pathologies similaires.

Autre exemple très différent de schizophrénie:
Une de mes patientes souffre d’une forme plus commune de cette maladie. Elle a une vie sociale, bien dans le réel, étroitement intriquée à un vécu imaginaire. Le vécu imaginaire trouvant son moteur dans les médias. Elle a avec la plupart des autres habitants des rapports minimums parfaitement adaptés et cohérents. Ses amis d'enfance, le médecin, le curé ont avec elle des rapports plus élaborés car elle leur fait part de ses délires. Une de ses amies m'expliquait qu'à chacune de leurs conversations, en cas de propos incohérents, elle lui interdisait de parler de ses délires. Ma patiente reprenait sa conversation sur un mode parfaitement adapté à la réalité.
Lors des consultations ou d’appels affolés, cette patiente parlait d'un professeur imaginaire qui la soignait, de ses médicaments, qui lui faisaient du bien mais aussi du mal. Elle parlait ses proches qui l'aimaient mais qui ne l'aimaient pas. Elle parlait des médias qui la surveillaient et parlaient d'elle. Elle craignait que les portes du paradis se ferment pour elle. Au cours de ses monologues, elle utilisait des mots en dehors de leur sens originel. Ses propos paraissaient toujours incohérents. Cette brave dame situait le départ de ses problèmes au cours de son adolescence. A cette époque, elle était une jeune fille honnête, religieuse pratiquante, soumise à une éducation qui lui interdisait de mal penser. Elle faisait allusion à une pensée coupable, à un traitement que lui aurait délivré une pharmacienne et qui l'aurait rendue malade. A ses dires, ce traitement aurait été une punition sciemment donnée par la pharmacienne, il continuerait à agir et la "durcirait". Les plus hautes instances terrestres auraient été informées de cette pensée coupable. A tous les niveaux, des gens la défendaient et d'autres la condamnaient. Toute sa construction était articulée sur le réel, elle se rendait responsable des catastrophes naturelles comme des guerres ou de la famine.
On est donc très loin de cette autre patiente à la sexualité imaginaire, exempte de tout lien avec « l'extérieur ».
Si on raisonne en termes de champs de conscience, ma patiente a une pensée qui s'exerce sur deux champs assertoriques très liés, aux contenus totalement différents, parfois opposés. Ainsi, l'image de ses proches appartient aux deux champs assertoriques ; Quand elle en parle, sa pensée a accès simultanément aux contenus de ses deux champs, d'où la genèse de cette ambivalence pathologique. Le contenu du champ assertorique pathologique a été généré par peu de chose: une ou des convictions enfantines lambda sur des non dits par exemple, une mauvaise pensée, réelle, l'impression que la pharmacienne avait deviné, impression confirmée par le fait que cette dernière l’avait punie avec un médicament inadapté. La pharmacienne a dû raconter cela à une autre personne et, de fil en aiguille, le président de la république en a été averti. Depuis ses partisans et ses détracteurs s'affrontent dans un bain de sang. Il est vraisemblable que cette version de sa vie s'est élaborée à un âge où elle n'avait pas la notion des dimensions planétaires. Du fait de son « affaire », la planète Terre a gardé des dimensions puériles. Cette personne n’en était pas moins intelligente et dotée d’une excellente mémoire. Deux éléments précoces ont contribué à l’intégration non critique, assertorique, de ces convictions enfantines.

Une personne souffrant d'une psychose paranoïaque aurait eu non pas deux champs de conscience mais un seul constitué de convictions fausses et sur lesquelles se serait constituée de façon logique une biographie paranoïaque. La paranoïa peut être iatrogène et se constituer à l'âge adulte via l'usage de produit type cocaïne ou amphétamines, à l'instar des autres formes de schizophrénie qui ne peuvent qu'aggravées sous réserve qu'elles préexistent.

La malléabilité du champ de conscience et sa capacité d’intégration se retrouve dans la vie adulte à l'occasion d'usages de produits psychotropes ou d’états seconds de type coma ou désordres métaboliques. Il s’agit alors plus de l’extension d’un noyau psychotique sous-jacent même minime. Plus ces états à risque arrivent tard dans la vie, plus la personne sera structurée, moins des constructions délirantes autour seront importantes, la raison et l’esprit critique venant réprimer l’expression de ces convictions à caractère assertorique. Ainsi le thème du mari convaincu d’avoir été trompé par sa femme se retrouve de temps en temps dans les suites de grosses consommations d’alcool. Les personnes n’évoquent qu’exceptionnellement leurs « doutes » parce que rien rationnellement ne leur permet d’étayer ce qui en réalité est une conviction. Ni leurs relations avec leur femme, ni les « on dit », ni la moindre enquête un peu sérieuse n’expliquent cette idée. L’origine en est ailleurs, dans l’histoire personnelle du consommateur. Il en résulte un profond malaise qui parfois entretient la consommation.


On retrouve aussi lors de problèmes organiques, des sensations erronées que le patient ne peut pas réprimer. C’est le cas des sensations douloureuses ou de déformations sur des membres amputés, fantômes, chez des personnes victimes de gros fracas. Là aussi la raison ne vient pas à bout de ces sensations car si le membre a physiquement disparu, son empreinte existe toujours au niveau cortical et est ravivée par les empreintes congruentes. Ces sensations erronées sont inconstantes. L’intensité du traumatisme et son caractère impensable et impensé font partie des facteurs de risque de persistance fantomatique d’un membre. Les monoamines surrénaliennes et l’absence d’imaginaire alternatif corticalisé sont impliqués dans la persistance de ces douleurs.


3 . Les dépressions.

L’exemple des membres fantômes est une bonne introduction à la dépression. La dépression est un deuil pathologique. La personne qui souffre d’une dépression ne parvient pas à intégrer psychologiquement la disparition d’un objet aimé. L’objet peut être une personne, un projet, une partie d’elle-même. Ce deuil pathologique entrave douloureusement une grande partie de la vie sociale.
Du point de vue neurologique, pour qu’il y ait deuil, il faut qu’il y ait « représentation psychique » de l’objet aimé. On peut considérer la perte d’un membre et l’apparition d’un membre fantôme comme une forme de deuil pathologique et donc de dépression puisque le membre a une représentation psychique. Si la destruction du membre s’était accompagnée de la destruction du territoire cortical correspondant, non seulement il n’y aurait peu eu dépression, mais en plus le patient aurait été anosognosique de la perte de son membre.
Plus classiquement, la dépression fait référence à la perte d’un être aimé. L’être aimé a une empreinte corticale complexe qui s’articule toutes celles du quotidien. La sollicitation simple de l’une d’elles ramène à l’empreinte de l’être aimé, à son absence et donc à des phénomènes d’hyperpolarisations membranaires. Le fonctionnement cortical ainsi décrit montre que guérir d’une dépression, c’est obtenir du cerveau qu’il mette de côté toutes les correspondances entre des empreintes lambda et l’empreinte de l’être aimé. Oublier est impossible du fait de l’ubiquité corticale d’une telle empreinte. Seules des lésions cérébrales majeures pourraient aboutir à un tel résultat. En clinique, on rencontre chez les personnes souffrant d’atteintes neurologiques étendues des fausses reconnaissances avec confusions d’êtres aimés, cela pour dire à quel point l’oubli authentique est une vue de l’esprit.
De la même façon que la perte d’un être cher peut entraîner une dépression, la perte d’un objectif dans la vie, même au travers d’une réussite , peut engendrer un état dépressif. Ce même phénomène de dépression peut se retrouver avec la disparition d’hormones psychotropes. Les dépressions de la ménopause ou de l’hypothyroïdie sont des phénomènes classiques. L’arrêt de l’action de ces psychotropes sur les structures neuronales sensibles engendre un déficit d’efférences au niveau cortical. L’objet de la dépression n’en paraîtra que plus confus.
Le tabac ou la cocaïne, autres psychotropes excitants engendrent également des dépressions de sevrage, à l’instar de l’alcool, du cannabis ou de l’héroïne pour lesquels la dépression est liée à la cause de l'intoxication..

Comme on l’a déjà dit plus, au niveau cortical, les empreintes s’accumulent, s’entrecroisent, se chevauchent et se succèdent. Elles ne disparaissent jamais, sauf lésions cérébrales majeures. Au même titre, les maux qui les affectent s’accumulent. Lorsqu’on arrive à mettre de côté une dépression, les empreintes qui en sont le support sont toujours là. On peut cumuler de multiples dépressions sous toutes les formes citées précédemment et en mettre autant de côté, ou ne jamais y arriver. Au même type que la construction d’une vie s’accumule dans le cerveau, les accidents « oubliés » s’y accumulent également. C’est là dessus que travaille le psychanalyste.


Derniére mise à jour : 28/11/12

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